Un homme polyamoureux avec conviction et éthique : ce serait comment? Diana Marina Neri Arriaga

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lustration de Nuria Frago pour Pikara Magazine

L’article est paru sur le blog « totamor« , au mois de décembre 2016. J’ai tout de suite demandé l’accord de l’autrice pour le traduire et elle l’a donné rapidement. J’aurais vraiment aimé pouvoir le faire avant, mais toute traduction et écriture d’articles sont réalisés sur mon temps libre et ces derniers mois, puisque j’ai suivi une formation en « thérapie féministe » à Barcelone (un week-end par mois, pendant 3 mois), les jours et les semaines ont filé à toute vitesse. 

Ma lecture de cet article est qu’il ne s’agit pas d’une injonction à devenir le MPP (Mec Polyamoureux Parfait (clin d’oeil à la PPP, Personne Polyamoureuse Parfaite), mais bien d’une invitation à s’interroger sur ce que cela signifie d’entrer en relation avec une femme non-monogame (polyamoureuse) et féministe. Qu’il ne s’agit pas de juste « d’ouvrir son couple », de « se dire féministe et polyamoureux », mais de réellement se poser toute une série de questions et d’envisager les relations autrement qu’à travers le prisme patriarcal.  [NDT]

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Récemment, je partageais sur Facebook, avec des copines très sympas, la conversation que j’ai eue avec un attachant compagnon de vie. Nous étions arrivées, une fois encore, à la conclusion non précipitée, mais probablement avec un préjugé, qu’il était quasiment impossible de connaître un homme polyamoureux en ce qui concerne la conviction et l’éthique.  Car cela implique, par-dessus tout, de renoncer aux privilèges patriarcaux, qui peuvent même augmenter avec une vie polyamoureuse.

Quand je lis comment se présentent les hommes dans un groupe « poly » sur Facebook, je lis le même discours recyclé sur le style de vie, les envies d’ouvrir son monde, de ne plus mentir, de connaître des filles et/ou des couples et ainsi de suite … Je ne veux pas dire que ce soit bien ou mal, mais je ne vois pas d’hommes qui essaient, tout au moins, de se poser la question de l’hégémonie de leur masculinité, qui s’interrogent sur les relations de pouvoir et tout ce cela signifie. Qui se demandent ce qu’est réellement l’amour,  ce que ça veut dire être en couple et bien d’autres éléments … Par contre, (ah, ça oui !) J’en vois beaucoup qui essaient de draguer avec leurs likes ou qui écrivent des commentaires qui montrent combien ils ignorent tout du féminisme.

Cela fait plus de dix ans que je vis et que je réfléchis à la proposition politique du polyamour (que j’envisage aujourd’hui plutôt comme un « contre-amour [1]»). Je ne peux compter que sur les doigts d’une main, ceux que j’ai connus, qui sont en train de détruire les leurres de la virilité et qui font leur boulot au sujet de la déconstruction patriarcale, qui peuvent vraiment être considérés comme des potes alliés.

Face à cette constatation, une copine me demandait, avec acuité : un homme[2] polyamoureux avec conviction et éthique, ce serait comment ?

Voici ma réponse que, maintenant, je partage publiquement :

Pour commencer, c’est plutôt complexe d’avoir à établir un « profil » d’homme polyamoureux avec conviction et éthique. D’abord, parce que je ne suis pas un homme et comme je n’ai pas leur corps, ni j’ai été élevée en tant qu’homme, je ne peux pas me mettre dans leur peau. Cependant, ce que je peux me permettre, c’est de parler du type d’homme avec lequel j’aimerais pouvoir avoir une relation affective en tant que femme féministe.

[Je ne sais pas trop comment nommer les masculins. Le mot homme ne me plait pas. (…) Personnellement, en général, je ne fais pas référence aux masculins, quotidiennement, je choisi de leur demander comment ils souhaitent être appelés et pour cela, au-delà des pronoms, j’apprécie de les connaitre en tant que Manuel, Carlos ou Ramón, par exemple.] Une personne considérée socialement comme masculin (de manière indépendante de ses organes génitaux).

Je suis intéressée par celui qui désobéit et encore plus si cette désobéissance est en relation avec son propre genre, c’est-à-dire qu’il s’en fout pas mal si on l’appelle gay, putain, homo, qui ne soit pas « intéressé » par l’idée d’avoir à « sauver » sa masculinité, mais qu’il interroge de manière précise tous les imaginaires sociaux qui accompagnent l’étiquette homme, masculin, mec et connexes. S’il ne fait que les assumer sans se poser de questions, avec tout l’imaginaire que cela comporte associé au patriarcat, alors, il sera impossible de faire équipe et d’avancer ensemble. Qu’il renonce à se voir comme un chevalier, comme un prince charmant o n’importe quelle image du même acabit, qu’il renonce à toutes les catégories de genre qui le nomme avec une vision androcentrique, qu’il se cherche et qu’il cherche, et qu’il ne reste, jamais, dans une zone de confort.

Qu’il reconnaisse qu’il a été éduqué avec des privilèges qui l’ont mis au centre de la pensée et que, par conséquent, il fasse un travail exhaustif pour questionner tout ce qu’on lui a dit qui était normal, naturel et nécessaire. Qu’il ne lutte pas pour avoir le beau rôle, qu’il soit plus à l’écoute, qu’il parle sans imposer, sans enseigner, sans s’approprier la parole, mais en la partageant. Qu’il cesse catégoriquement d’être le complice des autres, avec leurs blagues, leurs commentaires ou leurs bruits de couloir, qu’il établisse son propre positionnement, même si cela implique de ne plus être d’accord avec sa famille ou ses potes machistes (si tu es de ceux qui « par jeu » acceptent les blagues sur « les filles », « les putes », « les salopes » et d’autres terribles clichés sexistes, pars, éloigne-toi, immédiatement).

Qu’il questionne l’exercice du pouvoir qu’il lui a était enseigné à partir de l’hétérosexualité (ici entendue comme régime politique) non seulement en tant qu’exercice de rencontre érotique et affective mais comme un entrelac social et idéologique. Qu’il ose explorer son corps. Par exemple, avant de demander à avoir du sexe anal, qu’il partage d’abord son cul (quel délice de jouer avec un « strap-on ») y qu’il en comprenne le plaisir, qu’il se laisse sentir et qu’il sache tisser une convivence érotique pour vivre les moments partagés, en se posant la question du désir colonisé (s’il a des soucis avec les poils aux aisselles, les chairs abondantes ou s’il n’arrête pas de parler d’un « corps de rêve », alors « ouste » : je ne veux rien avoir avec lui).

Qu’il lutte contre ses peurs, ses colères, ses insécurités qui se traduisent en exercices de contrôle (parfois de manière subtile, d’autres contendants, mais toujours violents, toujours cette violence), où il demande des certitudes, établit des hommenismes de vigilance contre sa « partenaire » au « nom de l’amour », qu’il jalouse, conquière et séduit. Qu’il se rendre compte des dialectiques de maître et esclave (selon Hegel) qui entrent en jeu dans les relations actuelles y qu’il en questionne la provenance. Q »’il ne « vende » pas et ne me « vende » pas des illusions et remette tout à un hasard métaphysique. Si un homme utilise dans son champ lexical les termes : conquérir, séduire, je l’ai prise, je l’ai draguée, elle m’a envoyé dans la « friendzone », etc, sans se poser la question sur leurs implications idéologiques, il est temps de dire « adieu » et rapidement.

Qu’il lise, lise beaucoup, non pas afin d’arriver à être un « mec progressiste de type intellectueloîde », mais qu’il s’autorise à bien placer historiquement les différents discours qui soutiennent la pensée amoureuse. Qu’il comprenne que le discours sur le pouvoir de « l’amour », sur les débuts du mariage, les implications de la monogamie et le couple, les complexités de la famille nucléaire. S’il commence par dire qu’il recherche « sa moitié », qu’il se sent seul ou qu’il aimerait se sentir complet, je pars en courant. Je suis intéressée par un compagnon avec qui partager tous nos manques, nos doutes et nos incertitudes. Je ne souhaite pas qu’on me donne, ni je ne souhaite donner de la stabilité, mais je veux de la réflexion partagée. Je ne veux pas d’homme féministe (ils ne peuvent pas l’être) mais un allié.

Qu’avant de nous donner « des titres nobiliaires de possession » et les défendre devant le monde entier : ma copine, ma fiancée, ma femme, ma, ma, ma … : soyons compagnons, amis, complices et par la même notre convivence sera faite de joie, de fraicheur, de pactes, d’accords à court ou moyen terme. Que nous essayions, que nous cherchions, que nous inaugurions des formes effectives de communication, que nous travaillions ensemble face aux suppositions, contre les vices du « je sais bien de quoi tu parles … » et tout ce qui use les relations. Créativité, beaucoup de créativité. L’amitié est un exercice politique qui a bien des coins et des recoins à explorer.

Qu’il ait sa propre vie, ses envies, ses actions en tant que personne singulière, ses ami.e.s. Qu’il n’ait pas besoin de moi, qu’il ne m’idéalise pas, qu’il ne me transforme pas en « la femme de ses rêves », qu’il me respecte, qu’il se respecte et construise sa vie pour lui et avec lui. Nous nous accompagnons, nous ne nous possédons pas. Nous sommes des personnes autonomes et libres, et non pas de la clue.

Qu’il détruise ou déconstruise les rôles de genre. Qu’il écarte les jeux de compétitivité, de hiérarchie, du pseudo dilemme émotion/raison.  S’il ne voit pas les relations de manière horizontale, je n’entre pas dans sa vie. Décolonisons, s’il-te-plait !

Qu’il soit partant pour établir des accords de communication, d’engagement et d’honnêteté. Non pas d’une honnêteté forcée ou de confessionnal, mais faite d’un bonheur qui se sent et qui se pense. Et oui, cela lui coûtera, très certainement, de lâcher prise. Ce sont de très nombreuses années, des siècles de « jen’aipasbesoindeparler, jenepartagepasmesémotions », c’est pour cela que sa vulnérabilité, sa mise à nu, doivent être radicales. Un travail conjoint de dé-romanticisation de tout ce que nous pensons exact et unique.

Que notre engagement ne soit pas seulement de prendre soin l’un de l’autre, dans le sens de faire attention à l’autre, mais de prendre également soin de la relation. Ce qui implique que, si l’un des deux a une autre relation, il y ait des accords simples et basiques pour gérer les émotions, les sentiments qui se sont établis. Je ne demande pas de la compersion ou de la compréhension instantanée, je ne demande pas que l’on m’accompagne à mon rythme, mais je souhaite des initiatives pour soulager la douleur (comprendre la culpabilité et la souffrance comme des émotions issues de l’inconscient de la société patriarcale). Je veux et je donne une écoute active, je veux et je donne de la transparence.

A partir de cette perspective, si tu souhaites entrer en polyamour (même si je te suggère de bien faire attention et de ne pas le voir comme une panacée universelle) et tu es né dans un corps d’homme, je te suggère de passer en revue toutes les notions de renoncement, de questionnement et de désobéissance.

Un pari qui est quasiment impossible si tu conserves tous tes privilèges.

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[1] L’autrice utilise cette expression (qu’elle explique dans cet article en espagnol), car elle considère l’amour comme une catégorie politique, culturelle, de genre, classe et ethnie.

[2] J’ai traduit varón par homme. Mais, en fait, en français, il n’y a pas d’équivalent, car ce mot veut dire, selon les contextes : homme, garçon ou mâle. J’aurais pu choisir mâle, mais je trouve que la traduction en espagnol est plutôt macho que varón.

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Pensée monogame, terreur polyamoureuse. Brigitte Vasallo

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Photo Pol Galofre

 » Le nous groupal fonctionne de manière hiérarchique, excluante et confrontationnelle.  » B.V.

Extrait du futur livre de Brigitte Vasallo (titre provisoire « Pensée monogame, terreur polyamoureuse »), qu’elle a présenté à Aula Oberta, le 14 février dernier, au CCCB (Centre de Culture Contemporaine de Barcelone), dans le cadre du cycle “Saber, hacer, comprender”, organisé par l’Institut d’Humanitats de Barcelone. Publié dans un article de bcnsedesnuda

 » La monogamie n’est pas une pratique, c’est un système d’organisation des relations qui hiérarchise le noyau reproducteur et le protège par des dynamiques d’exclusion et de confrontation « . B. V.

Le regard que pose Brigitte à la fois sur notre société monogame hétéronormative occidentale et sur le monde de la non-monogamie, m’a toujours paru extrêmement lucide et critique.

Tant que la non-monogamie sera considérée comme la nouvelle manière, à la mode, cool, de vivre les relations et se développera ainsi, je ne prévois guère de changements dans notre manière de les vivre, si ce n’est la multiplication des mêmes. Si être polyamoureux.euse c’est juste avoir plusieurs relations, comme je l’ai souvent entendu dire en France et en Belgique, sans réflexion profonde sur la façon comment nous entrons en relation, les mêmes modèles seront reproduits et pire, seront démultipliés, avec toutes leurs formes d’oppression et de maltraitance. 

En ce qui me concerne, bien que je sois une femme blanche cis, hétéro et (sur)diplômée, je me sens à la marge de cette société. Je vis dans une relative précarité depuis toujours, au jour le jour, parfois ici, d’autres fois ailleurs, sans emplois, ni pays, ni domiciles permanents, sans biens, ni hypothèque, ni future retraite. Sans compagnon de route fixe, mais toujours accompagnée, sauf dans des périodes plus ou moins longues de solitude voulue et vitale. Entourée de toutes formes de (nombreuses) relations affectives, d’autres uniquement sexuelles et d’autres encore, sexo-affectives. Certaines sur le long court et d’autres sur le court terme. Je redéfinis de jour en jour les mots amour et amitié. Dans ce contexte, être non-monogame fait partie de ma manière de vivre, d’une philosophie de vie, hors normes sociales. C’est en cela que je me retrouve complètement dans ce texte. Brigitte m’a dit écrire en pensant à moi. Je veux bien la croire, car elle écrit en pensant aux êtres qui, comme elle, comme moi, n’arrivons pas à entrer dans le moule et avons tellement de mal à nous sentir à l’aise dans cette société où, faute d’y trouver une place, nous vivons en marge. [NDT]

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 » C’est facile de donner une réponse bucolique aux critiques sur un horizon paisible où le désir circule par des canaux déjà connus ou en disant que tous les corps sont désirables. Mais, par la suite, après, avant et sur ces mots, la vérité s’envole et sur ce plan, concret, les personnes qui ont le plus de succès socialement parlant s’unissent aux personnes qui ont également le plus de succès, beauté sur beauté, glamour sur glamour. L’attraction, le capital érotique, est contextuel. Nous pouvons changer les formes, les mèches blondes, les talons par des clous, finalement c’est toujours le même modèle qui s’impose partout.

Quand le polyamour ou les autres types de relations à visée non-monogame oublient de questionner la base même des désirs et la base même de la monogamie, avec leurs points et bonus par conquête sur le schéma pyramidal d’accès aux corps que le marché impose comme désirables pour la majorité, mais accessibles à une minorité, jusqu’à ce que ces dynamiques ne soient pas complètement dynamitées, effectivement, le polyamour sera une révolution de pacotille portée par quelques-unes au détriment de celles abandonnées depuis toujours. 

C’est ainsi que lorsque le polyamoureux ou la polyamoureuse qui ont réussi viennent vous expliquer, satisfait.e.s, qu’ils.elles sont en train d’avoir plusieurs relations simultanées et que leur récit est plein d’images sur eux.elles-mêmes et la revendication de leurs droits, et des leçons de morale sur comment bien  vivre ceci ou cela, quand il n’y a aucune trace de frustration, ni de doute, ni d’angoisse, ni de petits morceaux de tripe blessée pendant tout leur diatribe, prends une tequila ou un thé à la menthe, enfonce-toi patiemment dans ton fauteuil et, calmement, avec un sarcasme non dissimulé, réponds :  » Ah, comme c’est intéressant mais, dis-moi, avec combien ? Raconte-moi, avec combien ? « 

C’est ainsi que, rompre avec la monogamie, n’est pas fait pour les blanches, les minces, les saines d’esprit, les mignonnes et bien foutues mais, justement, pour toutes celles pour qui la monogamie est encore plus un mensonge que pour les autres. La casser pour de bon, ne pas la substituer par des monogamies simultanées camouflées sous d’autres noms. Rompre avec tous les mécanismes, lui cracher à la figure, devenir intransmissibles, non-reproductrices, devenir intolérables.

Rompre avec la monogamie n’est pas pour celles qui s’en vont avec la première personne disponible, ni pour les personnes normales, ni pour les personnes cools des salons, ni pour les cools des afters, ni pour les cools des squats. C’est la rupture des fracassées, des loosers, de celles qui évitent les franges de n’importe quelle frange, pour celles qui ne trouvons jamais de partenaire pour construire un nid douillet parce qu’il n’existe pas un nid où être contenue ni qui puisse nous contenir, c’est pour la gamine abandonnée à trois mois de grossesse, pour les lesbiennes du village, pour celles qui ont dépassé la quarantaine, pour les séropositives, pour la tapette de l’école, pour l’homme trans qui n’aime pas faire le coq ou se faire une mastectomie, pour la barbue sans passing, pour les rejetées par les leurs, par leur clan, pour celles qui ne s’adaptent pas à leur race, ni à leur origine, ni à leur environnement, ni à leur patrie, pour celles qui n’avons pas de foyer où rentrer, ni de mère vers qui retourner, ni une famille avec qui passer les fêtes et ensuite le publier sur les réseaux sociaux, pour toutes celles qui ne savent pas quoi faire de leur corps ni de leurs vies, parce que nous savons ce que cela veut dire être seules et ce que veut vraiment dire avoir été abandonnées, pour les immunes aux capitaux érotiques parce qu’elles n’y ont jamais fait d’investissements.

C’est uniquement à partir de là, de la blessure, que nous pouvons construire autre chose. Les outils du maître ne démonteront pas la maison du maître. Nous, nous avons d’autres outils, parce que nous sommes faites d’une autre matière, à force d’en prendre plein la gueule, mais d’une autre matière. Nous n’avons qu’à rompre d’une bonne fois pour toutes avec la fantaisie, faire un dernier pas, défaire une dernière amarre, fuir les influences des centres du désir, sortir de la marge pour éviter un au-delà, trouver nos semblables, les regarder bien en face, les appeler et nous mettre, une bonne fois pour toutes, à construire autre chose. » 

Ouvrir les amours, fermer les frontières. Brigitte Vasallo

vasalloCollage de Señora Milton

 

Présenter Brigitte n’est pas simple, tellement elle peut être polyfacétique. J’aime son franc parlé, j’aime qu’elle ose dire et ose « se dire ». Parfois jugée excessive, elle dérange, c’est certain.

Je la connais à travers ses écrits, ses apparitions (assez rares en ce moment) sur les réseaux sociaux. J’ai acheté son livre « Porno burka » quand il est sorti (en 2013, déjà!) et (oh la vilaine), je ne l’ai pas encore lu … Il est dans ma « to do list » de livres à lire, qui ne diminue pas, car je n’arrête pas d’en acheter. Nous avons eu de riches échanges via les réseaux sociaux et je pense que nous nous apprécions mutuellement. En tout cas, je l’apprécie beaucoup! La lire me fait un bien fou, avec Coral Herrera Gomez  et Roma, ce sont des femmes dont les écrits m’aident à mieux comprendre qu’est-ce qui se joue actuellement dans la non-monogamie et par là-même, à mieux me comprendre et également comprendre les personnes que j’accompagne en thérapie ou lors de mes espaces de parole. 

(Je traduirai et publierai bientôt ce qu’écrit Miguel Vagamule (thérapeute sexuel et des relations non conventionnelles) du blog Golfxs con principios.)

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Ce texte a été écrit à l’occasion du 14 février dernier (2016), dans la revue Pikara: http://www.pikaramagazine.com/2016/02/abrir-amores-cerrar-fronteras/

Traduction : Elisende Coladan

Nous vivons dans un système qui nous dit que lorsque “l’autre” arrive, ce n’est jamais une bonne nouvelle, que “l’autre” n’a pas sa place dans notre vie. La pensée monogame et la xénophobie partagent la peur panique devant l’altérité.

Aujourd’hui c’est le 14 février, la Saint Valentin et en cette date nous devons parler d’amours. Dans mon cas, de monogamie et de comment nous repensons un système amoureux qui nous remplit de joie au même temps qu’il nous enfonce dans la violence, les trahisons et les exclusions. Aujourd’hui nous avons à parler de polyamour, d’anarchie relationnelle, de comment ouvrir les amours et le faire bien.

Aux frontières de l’Union Européenne, en Slovénie, à Ceuta ou sur l’île de Lesbos, aujourd’hui 14 février, arriveront aussi des milliers de personnes réfugiées et migrantes qui fuient des désastres infinis, des guerres avec des bombardement et des guerres avec  des spoliations économiques, des guerres coloniales, encore, orchestrées par une communauté internationale qui s’occupe uniquement d’intérêts stratégiques, économiques et militaires.

Mais aujourd’hui, il n’est pas de bon ton de parler de cela, ne parlons pas de frontières mais plutôt d’amour. Et, pourtant, peut-être bien qu’il s’agit d’un bon jour pour nous souvenir des implications profondes de l’affirmation  « ce qui est personnel est politique » et nous demander jusqu’où va notre pensée amoureuse critique. Jusqu’où nous osons porter notre forte affirmation de la déconstruction monogame et de l’amour romantique. Quel sens y-a-t-il au-delà de nos vies privées, pour que nous soyons en train de mettre en jeu le cœur et les sentiments afin de construire de nouvelles manières de vivre nos relations.

La pensée monogame

La monogamie, ce n’est pas que des chiffres, ce n’est pas qu’une quantité. Si nous le croyons c’est à cause d’une erreur anthropologique (eurocentrée et androcentrée) qui la définie par opposition à d’autres formes de relations, sans mettre en lumière les dynamiques, mais plutôt la quantité de personnes en cause. A partir de là, nous affirmons que la monogamie c’est deux personnes et la non-monogamie c’est plus de deux (à moins qu’il s’agisse de musulmans et là, nous l’appelons autrement, ce que je trouve moche).

Dans cette obstination sur le nombre, nous perdons de vue que la monogamie ce n’est pas une pratique, mais un cadre de référence, un cadre monogame, ainsi qu’une forme de pensée: la pensée monogame  qui opère, en plus, dans la sphère privée et dans la construction groupale. Une pensée monogame qui gère les amours et qui gère les frontières.

De toute la constellation d’idées qui font partie de la pensée monogame, il y en a deux qui se réfèrent aussi bien à l’immense difficulté d’avoir des relations sexo-affectives multiples, comme à la maltraitance que nous sommes en train de faire subir, en tant que société, à ce que nous définissons l’altérité entre autres, aux personnes réfugiées et migrantes: la peur (la terreur) de perdre et le réflexe défensif de l’exclusion.

Nous construisons des couples de manière identitaire, avec des frontières fermées et hermétiques. Nous sommes un couple, nous ne sommes pas en. Cette forme de construction, nous le savons, répond à un besoin de refuge face à un monde sans miséricorde, depuis un refuge économique face au capitalisme sauvage, jusqu’au refuge émotionnel face à l’immense supermarché des sentiments dans lequel nous vivons, en passant, entre autre, par le refuge sexuel face à l’hyper-sexualisation instrumentalisée des corps à usage unique (prendre et laisser),  parallèlement et paradoxalement, face à la pénalisation de la sexualité (le mono-sexisme, la castration des désirs non-normatifs, la punition de l’expérimentation, la « salopephobie » …).

Et, pourtant, à force de vivre en cherchant à se mettre à l’abri, nous avons perdu de vue quel était le danger que nous étions en train de fuir. Si c’était  la solitude, les relations exclusives ne nous en protègent pas, puisque cette même exclusivité nous impose un régime hiérarchique au-dessus de toutes les autres formes de relations qui deviennent par la même moins importantes et, dans le meilleur des cas, restent dans un second plan . Si c’est le manque de lien, ce n’est pas l’exclusivité qui va garantir la permanence d’un lien, mais bien l’engagement lui-même, qui peut être aussi inclusif d’autres sentiments comme le sont l’amitié ou s’occuper des enfants. La peur de perdre ne se résout par en fermant des frontières pour éviter l’arrivée d’une altérité menaçante, parce que les frontières sont tout juste des coupe-feux qui ne résistent pas longtemps. La peur de perdre se résout en éteignant le feu. En désactivant la menace. En désactivant l’idée d’altérité comme menace.

Sommes-nous en train de parler d’amours ou sommes-nous en train de parler d’états ?

Nous sommes en train de parler de la vie, de la manière comment nous nous positionnons dans la vie, de la manière comment la pensée  monogame, basée sur l’exclusivité et l’exclusion, nous traverse complètement, depuis la sphère privée jusqu’au groupe, dans ce que nous avons en commun.

La possibilité d’avoir des relations dans une dynamique no-monogame déchaîne des attaques de panique à l’altérité. Cette « autre » qui vient nous voler notre tranquillité, notre bien-être, notre quotidien, notre commodité, notre sécurité. Qui vient se mettre en compétition avec nous et nous enlever notre place centrale, avec le privilège et le pouvoir que cette place nous procure. Qui vient nous mettre en danger. Comme l’affirme la culture populaire, en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis. Et tout y est bon: le combat, l’attaque, la violence et l’auto-violence. Comme cela s’appelle assassiner ta partenaire ou ton ex, sous couvert de jalousie? Comment peut-on en arriver à tuer “l’autre”? Comment nous nous blessons par amour et désamour? Comment nous nous infligeons autant de violence ou nous acceptons autant de maltraitance sous le prétexte de l’amour?

Cette “autre”, qui vient détruire notre vie, ce sont aussi les réfugiées et les migrantes. Qui viennent bouleverser notre tranquillité, mettre en péril notre paix, nos bonnes coutumes, notre richesse, notre culture, notre identité, notre état de bienêtre … Et dans cette guerre, comme dans l’amour, tous les coups sont permis. L’infamie de leur confisquer leurs objets de valeur (?) comme cela se fait au Danemark (mesure à laquelle nous devrions répondre immédiatement en boycottant les produits danois), la brutalité de leur tirer dessus pendant qu’ils se noient comme le fait l’Etat espagnol à sa frontière sud, ou de se moquer de leurs morts, y compris celle de leurs enfants morts, au nom d’une liberté d’expression qui n’est autre que la même violence brutale exercée à travers les moyens de communication, pour ne citer que quelques exemples macabres.

C’est évident que nous ne tuons pas toutes nos amantes et nous ne tirons pas sur les autres aux frontières. Mais le système est là et nous le portons incrusté dans la moindre parcelle de nos vies. Et c’est ce système qui nous dit que l’arrivée de “l’autre” n’est jamais une bonne nouvelle, jamais cela nous apportera de nouvelles énergies, de  nouvelles connaissances, de nouveaux points de vue, des nouveaux liens, jamais cela nous rendra meilleures, ni plus heureuses, ni plus réelles, ni plus lumineuses, ni plus joyeuses. Le système nous dit que l’autre n’a pas le droit d’être.

Dans l’Europe de la décadence, du capitalisme sauvage, des marchés qui sont maitres et seigneurs, de la troïka, de la paupérisation, des expulsions, de la violence à tous les niveaux contre une population chaque fois plus acculée, de la culture hipster du réchauffé et du vintage : nous sommes-nous arrêtées pour penser combien de possibilités de résistance contre la brutalité du monde apportent avec eux les réfugiées? Combien d’alliance se perdent? Combien de possibilités de liens nous sommes en train de dynamiter, aujourd’hui et pour les siècles à venir? Quand nous apercevons, horrifiées, également, épistémicide qui a eu lieu dans ce que nous appelons l’Amérique, toutes les formes de connaissance qui se sont perdues, que nous avons exterminées en même temps que les vies et les mémoires de ces vies. Avons-nous conscience de ce que nous sommes en train de dire au niveau de la pensée, de la connaissance, de la culture sur la Syrie? Même si nous ne faisons que dire Syrie, nous comprenons la dimension de ce que nous disons ?

Rompre la monogamie des frontières

Rompre avec la monogamie c’est dynamiter les frontières, parce qu’elles sont un outil de répression et de haine. Les frontières ne nous protègent pas: elles créent le danger.  Le fantasme même de danger. Rompre avec la monogamie c’est générer de nouvelles formes de relation: ne pas multiplier les mêmes formes, mais les dynamiter pour en créer de nouvelles formes de liens basées sur l’inclusion, sur le droit et le besoin d’être, de vivre, d’appartenir, de construire, de les cultiver ensemble.

Le défi, pour nous qui nous disons polyamoureuses, qui nous disons non-monogames, est de donner un nouveau sens au lien et un nouveau sens de liberté qui échappe aux serres du néolibéralisme, qui reprenne la conscience de l’être-au-monde, du mélange, du métissage, de la contamination croisée comme puissance de vie. Un sens du lien qui nous sache affaiblies sans la présence de cette “autre” que nous refusons de penser comme menace et que nous voulons comme compagne de qui apprendre, en l’incluant dans notre vie, dans notre monde. Cette « autre » qui concrètement se matérialise dans les corps et les vies des amantes, des réfugiées, des migrantes.

Ce n’est pas toi, c’est la structure: déconstruction de la polyamorie féministe. Coral Herrera Gómez

poliamor-coral-herreraIllustration de la Señora Milton

Coral Herrera Gomez est Docteure en Humanités et Communication Audiovisuelle, avec emphase en Etudes de Genre. Madrilène, elle réside au Costa Rica, pays cher à mon cœur.

Coral et moi, nous nous connaissons depuis déjà quelques années, grâce aux réseaux sociaux. C’est elle qui, la première, m’a dit que ma manière de vivre les relations était « queer ». Grâce à elle, j’ai beaucoup appris sur la construction des mythes de l’amour romantique dans notre société occidentale et combien, tout en en étant imprégnée (comme chacun.e d’entre nous), je m’en éloignais par bien des aspects. 

J’ai suivi son cours en ligne « Señoras que… dejan de sufrir por amor. Porque otras formas de quererse son posibles » (Mesdames qui … arrêtent de souffrir par amour. Parce que d’autres formes d’aimer sont possibles), avec un groupe de femmes, il y a 3 ans. Ce furent 8 semaines d’analyse et de réflexion intense sur nos mécanismes, nos modèles et nos croyances amoureuses, qui m’a beaucoup apporté et dans lequel je pense également avoir apporté, notamment au niveau de la sexualité féminine. 

Dans cet article, Coral réfléchit et analyse ce qui se passe dans la polyamorie féministe qui construit de nouveaux mythes et une nouvelle utopie.

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Article original paru dans Pikara Magazine

http://www.pikaramagazine.com/author/coral-herrera/

Traduction : Elisende Coladan

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de réaliser d’importantes fractures en ce qui concerne le modèle de l’amour romantique avec, clairement, sur le plan émotionnel, des siècles de patriarcat sur le dos.  Le polyamour génère, lui aussi, des mythes, des « happy ends », des processus enrichissants, des expériences fascinantes, des déceptions et des frustrations diverses et variées.

La polyamorie féministe est une nouvelle utopie collective pour celles qui rêvent d’un monde égalitaire, féministe et multiple. Dans ce monde idéal, nous, les femmes, nous ne serions pas divisées en deux groupes : les gentilles (fidèles, soumises sans désir sexuel) et les méchantes (nymphomanes, salopes et libres). Nous aurions toutes le droit d’avoir les relations que nous voudrions vivre sans nous sentir coupables, sans avoir à rendre de comptes à quiconque, sans déclencher un scandale social, sans que l’on nous insulte, nous discrimine ou on nous tue pour cela.

En outre, nous aurions bien plus de temps pour aimer, pour profiter de la vie et de l’affection reçue, pour rechercher et construire des relations diverses, avec ou sans sexe, avec ou sans romantisme. Dans un monde polyamoureux féministe idéal, nous n’aurions pas honte de nos corps : le péché et la culpabilité n’existeraient pas. Nous pourrions vivre notre sexualité et nos orgasmes multiples, sans traumatismes ni complexes.

Nous construirions une espèce d’éthique amoureuse pour éviter les conflits romantiques et les luttes de pouvoir, et nous apprendrions à nous unir et à nous séparer avec tendresse. Avec ce code, l’objectif général serait de prendre soin des autres et de nous-mêmes, d’apprendre à résoudre les conflits sans violence, d’éviter la souffrance inutile et d’apprendre à savourer l’amour et la vie.

Dans le monde de la polyamorie féministe et queer, nous ne serions ni égoïstes, ni jalouses, ni possessives et nous ne souffririons pas si notre partenaire tombait follement amoureux.se d’une autre personne et avait besoin d’espace pour vivre ce bouleversement amoureux. Nous pourrions arriver à être, alors, des personnes humbles et généreuses qui aiment leur liberté et celle des autres. Nous serions moins égocentriques, car nous n’éprouverions pas le besoin de nous sentir uniques ni spéciales pour quelqu’un 24h/24. Nous n’aspirerions pas, comme actuellement, à être le centre de l’Univers de la personne aimée, car dans le monde polyamoureux, il n’y a pas de centres, il ne s’agit que de réseaux interconnectés. Tous les sentiments se trouveraient au même niveau, sans hiérarchies : chaque couple se construirait à partir de l’interaction et du présent, il n’y aurait pas d’amours clandestines et l’amour ne se refermerait pas sur lui-même, mais flotterait librement, se multipliant et se diffusant.

Dans la polyamorie féministe, il n’y aurait pas d’étiquettes qui nous distinguent et nous classent comme hétérosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles, car ce ne seraient pas des identités,, mais des états temporaires, des transitions de l’être dans l’espace et le temps dans lesquelles nous circulerions sans grands problèmes. Le masculin et le féminin arrêteraient d’être des états purs: nous n’aurions à donner d’explications à qui que ce soit sur notre genre, nos orientations (sexuelles), nos goûts et appétences, parce que ce serait sans importance.

La polyamorie féministe serait queer, inclusive et diverse, avec des pratiques et des façons multiples de la vivre. La monogamie ne serait ni mal vue, ni associée au patriarcat. Tout le monde pourrait être monogame dans un système polyamoureux féministe, sans que cela suppose un quelconque problème, parce que la polyamorie féministe n’a pas de règles écrites, ni de normes à suivre fidèlement : chacun.e dessine le tissu sexuel, affectif, érotique et romantique qui lui convient, sans avoir à suivre de patrons préétablis, sans se mettre des étiquettes, ni se sentir cloisonné.e par des structures externes.

Pari ailleurs, dans ce monde idéal, nous serions tou.te.s des personnes géniales, parce que nous n’aurions ni à mentir, ni à tromper, ni à trahir qui que ce soit. Nous ne nous sentirions pas non plus coupables de ce que nous faisons ou ressentons. Il n’y aurait pas de regrets, ni de scènes dramatiques, nous n’aurions pas à avoir honte de nos sentiments ni n’aurions à demander pardon pour cela. Nous serions libres d’aimer beaucoup de monde, de différentes façons. Nous serions libres de construire nos relations à  notre gré, sans adopter aucune structure qui ne soit pas la nôtre, mais plutôt en en créant une à travers l’interaction avec les autres.

Le réveil sonne et je me réveille en plein XXIe siècle, le patriarcat est encore en bonne santé, nous l’avons bien ancré dans notre ADN et ce monde polyamoureux féministe n’existe pas (encore) en tant que tel. Le patriarcat est l’enveloppe dans laquelle se manifeste notre réalité et il est à l’intérieur de chacun.e d’entre nous, que l’on soit hétéro, lesbienne ou bi, que nous pratiquions la monogamie ou l’amour libre.

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de faire de grandes ruptures et nous le voyons clairement, sur le plan émotionnel, par contre, nous avons un long chemin à parcourir. Je ne suis pas certaine que le changement émotionnel soit quelque chose qui puisse se faire uniquement en le souhaitant et en travaillant dur, car nous avons beaucoup de siècles de patriarcat derrière nous. J’incite toujours à passer de la théorie à la pratique, mais j’admets que c’est bien compliqué : moi-même, j’ai du mal à être totalement cohérente et je ne peux pas arrêter de sentir ce que je ressens, tout autant que je puisse me le proposes.

Notre culture entière est basée sur le mythe du « quand on veut, on peut » ou, ce qui revient au même, sur cette absurde idée que vend le mythe du rêve américain (n’importe qui peut arriver à être président des États- Unis, il suffit d’y travailler dur). Nous avons cru qu’avec beaucoup de bonne volonté, de joie, d’effort, de discipline et un peu de chance nous pourrions parvenir à réaliser ce qu’on voulait.

Tant et si bien que les gourous nous assurent qu’il est plus facile de gagner au loto si on le souhaite intensément et qu’on place toute notre énergie dans cet espoir. Le secret de la postmodernité c’est « yes, you can » : oui, tu le peux. En suivant cette logique, on peut cautionner l’idée que le marché du travail soit terrible et que le nombre de chômeurs soit indécent et que par ailleurs il soit possible d’obtenir ce que les autres ne peuvent pas atteindre. Parce qu’on est spécial, parce qu’on le vaut bien, parce que nous pouvons faire de nos rêves une réalité (… et les autres : qu’ils se débrouillent).

C’est donc avec cette même logique – celle qui nous fait maigrir, si nous le voulons-  que nous pouvons nous dépatriacaliser et éviter la monogamie, si nous le voulons. C’est bien selon cette logique qu’il y a autant de personnes en train de suivre des régimes amaigrissants ou de se faire faire des liposuccions; c’est toujours selon cette logique qu’il y a tant de personnes à l’œuvre, cherchant à se débarrasser de concepts comme ceux de la propriété privée, de l’exclusivité, de la possessivité et tout ce qui restreint notre désir ainsi que notre liberté d’aimer.

Mais de là où nous en sommes (dans le patriarcat capitaliste postmoderne), nous voulons tester, nous aventurer et essayer. Nous voulons faire de nos rêves une réalité et nous transformer en personnes ouvertes et généreuses qui ne ressentent jamais la jalousie ni ne limitent la liberté, de leurs compagnes ou compagnons, d’avoir d’autres partenaires. Tout comme nous sommes en train de déconstruire la maternité patriarcale et d’autres structures, comme l’amour romantique ou la démocratie patriarcale, nous voulons également déconstruire la monogamie en construisant une utopie polyamoureuse dans laquelle nous allons toutes être plus mûres, cohérentes et heureuses.

Nous recevons une claque, lorsque nous réalisons que nous n’avons pas les outils pour y parvenir. Nous avons la théorie, mais il nous manque les outils pour mener à bien une telle transformation. Nos connaissances concernant la gestion des émotions sont encore limitées et nous ne sommes pas encore suffisamment entrainé.e.s, pour pouvoir les assumer et bien les vivre. Nous savons que le changement doit être à la fois individuel et collectif, mais nous sommes en train d’essayer de transformer un discours en action, à l’aveuglette. Et ce, parce que nous n’avons pas de modèles à suivre, personne n’a la formule magique. Et les références dont nous disposons, dans notre culture, sont si anciennes qu’elles n’ont plus guère de valeur à nos yeux.

Nos sentiments n’évoluent pas aussi rapidement que nos théories et la société n’évolue pas, non plus, au même rythme que nos rêves érotiques et utopiques. Les compagnes hétéros, nous éprouvons  chaque jour le fait que nos compagnons ne réfléchissent pas au même rythme que nous. Certes, il y a des hommes égalitaires et féministes qui y travaillent, mais ils sont encore trop peu nombreux.

Ce sont de trop nombreux siècles d’oppression patriarcale, beaucoup trop. Parfois (généralement quand je regarde la télévision câblée dans un bar), je perds ma foi en l’Humanité et je deviens pessimiste, en me demandant combien de siècles il nous faudra pour arriver à intérioriser tous les changements que nous voulons faire. Même si  un miracle arrivait juste maintenant et que toute l’industrie culturelle commençait à lancer des messages d’un autre genre, nous racontant des histoires avec d’autres trames, d’autres personnages et d’autres « happy ends », nos structures émotionnelles ne changeraient pas immédiatement. Parce qu’elles sont vraiment enracinées en nous : nous en héritons à travers la famille, l’école, les films et les chansons. Il n’est donc pas si facile que ça de se vider de toute cette charge culturelle. En plus, nous croyons avec dévotion en la magie de la transformation instantanée, c’est pour cela que nous utilisons des amulettes, des totems, des talismans, des figurines et des pierres sacrées, de la même manière que les héros de nos contes parviennent à faire ce qu’ils veulent en frottant une lampe d’Aladin, en embrassant un crapaud, en tuant un dragon, en portant une bague …

Eh bien non, nous n’allons pas nous lever un bon matin en découvrant que nous ne sommes plus jalouses. Peut-être en cours de route découvrirons-nous des outils pour apprendre à la gérer et pour éviter que cela n’affecte nos êtres chers. Mais les émotions ne disparaissent pas de nos corps par magie, car elles se sont construites à grand renfort de mythes.

Chacun.e d’entre nous a intériorisé ces mythes à travers nos contes, c’est pour cette raison que déconstruire le romantisme patriarcal et nous déconstruire nous-mêmes n’est pas facile du tout. Cela peut être même extrêmement douloureux. Je crois que cela explique pourquoi il y a tellement de personnes tourmentées par les peurs et les profondes contradictions postmodernes : ce que j’aimerais qu’il y ait et ce qu’il y a, ce que je pense et ce que je ressens, ce que je dis et ce que je fais, ce que je suis et ce que j’aimerais être.

Beaucoup d’entre nous veulent passer de la théorie à la pratique en parvenant à une totale cohérence entre nos discours, nos actions et nos sentiments. Mais personnes n’est complètement cohérent dans ses idées. Et après avoir reçu par intraveineuse autant de théorie patriarcale depuis notre plus tendre enfance et notre adolescence (nous avons appris à aimer de manière monogame et patriarcale), désapprendre tout cela est extrêmement complexe.

En ce qui me concerne, je me complique de moins en moins l’existence et je m’adapte à tout ce qui m’arrive. Selon mes envies et selon l’interaction que j’ai avec l’autre personne, je suis parfois hétéro, parfois lesbienne, parfois je suis monogame, parfois pas. En ce moment, par exemple, je suis hétéro et monogame, et dans d’autres phases de ma vie, j’aborde la relation d’une autre façon. Dans ma pratique amoureuse, je construis les relations au gré de ce qui  vient : avec chaque personne, j’établis des pactes qui peuvent être révisés ou se transformer à tout moment. Cela dépend de mon ressenti, de mes besoins et appétences, des siennes, de ce que chacun.e d’entre nous souhaite … Chacun.e différent.e des autres. Et moi-même, je change avec les années, si bien qu’à chaque fois l’expérience amoureuse a été différente. En ne me mettant pas dans un carcan qui ne correspond à aucun style amoureux, je me suis sentie plus libre d’explorer et d’essayer de nouvelles choses … J’ai de grands succès sur mon chemin (par exemple, aujourd’hui, je suis bien moins jalouse que pendant mon adolescence) et j’ai encore bien des aspects à travailler. Ce que j’évite vraiment c’est de suivre des modes, des standards, des solutions totalisantes ou des vérités absolues.

J’adore qu’il existe une grande diversité de formes d’aimer. Mais je fuis les religions de l’amour qui vous assurent avoir trouvé la formule magique pour être heureux. Le polyamour, par exemple, est à la mode, mais c’est aussi une structure qui nous vient du dehors, c’est-à-dire que nous ne l’avons pas créée nous-mêmes. Même si cela répond à un certain nombre de problèmes, cela nous en apporte d’autres : ce n’est pas une panacée, ni une salvation. Pour certaines personnes, ça fonctionne très bien, alors que d’autres souffrent horriblement en essayant de s’adapter à cette nouvelle structure. Parce que chaque structure a ses propres problèmes.

L’utopie polyamoureuse est tout aussi romantique que l’utopie monogame : le polyamour génère également des mythes, des « happy ends », des processus enrichissants, des expériences fascinantes et des paradis sur mesure. Et c’est pour cela, qu’il génère aussi des déceptions et des frustrations diverses et variées, comme lorsque malgré nos efforts et notre bonne volonté nous réalisons que nous n’y parvenons pas. Nous y mettons tout l’amour du monde, mais cela nous fait mal … Alors, que faire ? Et nous voici de retour vers la dichotomie patriarcale : soit nous retournons à la monogamie,  soit nous travaillons contre la monogamie. Retourner à la monogamie suppose de trahir son groupe et de se trahir soi-même, c’est retrouver un certain confort en connaissance de cause, c’est revenir au double régime de la morale, à l’hypocrisie, au désir d’exclusivité. Et  on se sent patriarcale alors que la dynamique générale est d’aller vers l’ouverture totale.

Rompre avec la monogamie implique non seulement de nager à contre-courant au niveau politique et social, mais aussi d’aller à contre-courant de toutes les émotions et les sentiments dont nous avons hérités et qui sont en nous, qui vivent en nous, nous influencent, nous limitent, nous conditionnent. Il s’agit alors d’une double bataille : on lutte contre la monogamie capitaliste hétéro-patriarcale et en même temps, on lutte contre ses propres sentiments monogames, capitalistes et patriarcaux. C’est-à-dire, contre soi-même.

Et, parfois, on se demande: « est-ce que cela vaut vraiment la peine de lutter autant? » ou encore « mais pourquoi donc ne suis-je pas en train de m’amuser, ne serait-ce pas parce que le rythme que je m’impose est trop fort et que j’ai besoin de plus de temps pour mon propre processus, ne serait-ce pas parce que ce n’est pas une bataille personnelle,, mais bien collective et que je ne peux pas affronter un changement aussi démesuré, toute seule ? » …

On finit par souffrir tout autant de la monogamie que du polyamour, et ce, parce que la structure amoureuse ne cesse d’être patriarcale. Aimer librement serait bien plus facile si la culture dans laquelle nous vivions n’était pas basée sur l’individualisme, la propriété privée, les hiérarchies, les luttes de pouvoir, les interdits et les tabous. Aimer librement serait possible dans un monde sans machisme, sans une morale à double régime, sans exploitation économique de la grande majorité par quelques-uns. Aimer en liberté serait plus facile, si nous les femmes pouvions avoir une plus grande autonomie financière, si nous ne dépendions pas économiquement des hommes, si nous ne souffrions pas de discrimination et de violence.

Nous pourrions aimer librement si nous nous organisions d’une autre manière, si le couple monogame hétérosexuel cessait d’être le pilier de notre système, si on arrêtait de nous bombarder avec cette idée de « normalité », si nous vivions dans un monde diversifié et égalitaire, si nous avions les moyens nécessaires pour jouir de tout cela. Mais nous ne les avons pas, c’est pour cela que nous nous libérerons de certaines oppressions et nous nous en imposons d’autres; nous cassons des mythes et nous en construisons d’autres, nous substituons nos croyances et nos tabous par d’autres et nous terminons par nous sentir emprisonnées comme dans n’importe quelle autre structure.

Pour nous libérer, il faut en finir avec ces structures qui nous viennent du dehors et construire les nôtres. Entre la monogamie absolue-mensongère et le polyamour bon enfant et bienheureux, il y a bien d’autres alternatives. Nous n’avons pas à nous diviser en deux groupes, nous n’avons pas à choisir l’un ou l’autre modèle. Entre le blanc et le noir, il existe toute une gamme de couleurs et de nuances aussi variées qu’il y a de personnes et aussi diverses que les relations que nous construisons entre nous.

Je crois qu’on en profite mieux sans être esclave des modes, allant de par le monde selon les appétences du moment, sans se mettre aucune étiquette qui nous limite et nous conditionne. Je crois qu’il n’y a pas de formule magique permettant de moins souffrir et de profiter plus : nous vivons dans l’ère de la customisation et il revient à chacun.e   de se confectionner sa propre utopie, sa propre Réalité et ses structures. Ce qui sert à un.e, ne sert pas à tous. Et ce qui a été utile à une étape de notre vie, ne l’est plus à une autre, car on change avec les années, on s’améliore et on grandit en tant que personne, on accumule des expériences qui nous amènent à dessiner un autre type de stratégies, et à avoir d’autres types de problèmes.

Le processus de changement doit être individuel, mais également collectif : cela est plus simple lorsqu’on peut échanger avec d’autres personnes tout au long du processus: échanger des outils, des doutes, des problèmes, des théories et des pratiques. Et ce, afin de remettre en question des mythes (monogames ou polyamoureux), les normes, les modes, les interdits et les oppressions qui pèsent sur notre culture amoureuse. Nous sommes de plus en plus nombreux.ses à avoir envie d‘investiguer et de déconstruire le patriarcat, à revendiquer la diversité sexuelle et amoureuse, à travailler personnellement et collectivement dans le but d’arriver à une transformation totale (sexuelle, économique, politique, sociale, affective et culturelle). Néanmoins, ce travail de déconstruction des structures ne doit pas revenir à devoir supporter de nouvelles structures tout aussi tyranniques et douloureuses. Que chacun.e se construise la sienne en accord avec ses goûts, ses besoins et ses appétences. Dans ces ruptures et changements, il est fondamental de pouvoir élire librement les manières de nous chérir et de nous aimer.

Le romantique est politique: le processus de transformation est individuel et collectif, mais il doit être amusant.