Maltraitance, manipulation, abus et violences (physiques et psychologiques), dans les relations alternatives à la monogamie. Elisende Coladan

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Por qué me echaron del cielo. Statue de Julio Nieto

Petit préambule afin de présenter mon expérience et intérêt pour ce sujet :

Je vis des relations non-monogames depuis une bonne quarantaine d’années. D’abord de manière très isolée[1], puis, depuis 2013, au contact de personnes et de communautés les vivant également. J’habite en région parisienne depuis bientôt 9 ans, après de nombreuses années en Amérique Centrale.

Etant franco-catalane, je me rends régulièrement à Barcelone, où je fais partie du groupe Facebook Poliamor Catalunya et je suis en contact avec le collectif Amors PLurals qui se définissent tous les deux comme non-monogames, féministes et pro-féministes. J’interviens/participe régulièrement à certains évènements qu’il.elles organisent. C’est ainsi que j’ai participé aux 1ères Journées d’Amors Plurals (autour de 150 participant.e.s) à Barcelone et l’Eixam dans le Delta de l’Ebre (60è de personnes). J’ai donc pu constater des différences entre la France et la Catalogne où, notamment, je sens qu’il y a une plus forte conscience des problèmes de maltraitance dans les milieux non-monogames [2]. Ce qui signifie qu’elles existent, que le sujet est abordé et qu’on en parle plus ouvertement. La preuve en est l’article écrit en 2014, suite à une conférence sur le sujet, que j’ai traduit et publié en novembre dernier. 

J’organise, depuis fin 2015, chaque mois, un espace de parole autour des relations alternatives à la non-monogamie[3]. J’espère qu’il est réellement un lieu safe et j’invite toute personne y ayant participé de me prévenir, au moindre souci, pendant la réunion ou par la suite. Je reçois également, depuis bientôt deux ans, en consultation, des personnes qui vivent ces relations. J’ai aussi des témoignages spontanés, d’ami.e.s ou de connaissances me racontant leur expérience de relations toxiques et de rencontres avec des personnes qui le sont. J’ai eu personnellement à vivre des situations de maltraitance psychologique, de la part de personnes se disant poly ou non-monogames, ou découvrant ce mode de relation. Cela, soit directement, soit indirectement, à travers de ce qu’elles disaient sur leurs autres partenaires ou leur manière de vivre les relations (mensonges, occultations, tergiversations, manipulations …).  Force a été de me rendre compte qu’il existait bel et bien des cas de maltraitance, parfois même très graves, comme des viols, commis par des personnes vivant ces relations. C’est ainsi que j’ai organisé, fin janvier, un premier espace de parole autour de ce thème[4] et que j’ai proposé ma participation avec une présentation sur ce sujet à la « 2nd Non-Monogamies and Contemporary Intimacies Conference  ».

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La maltraitance, la manipulation, les abus, les violences psychologiques et physiques et le phénomène de l’emprise :

Tout d’abord, il est important de signaler que la maltraitance, la manipulation, les abus et les violences physiques et psychologiques touchent toutes les sphères de notre société. Absolument toutes. Y compris les milieux non-monogames (polyamoureux, anarchistes relationnels ou autres). Pour les personnes qui organisent des évènements concernant la non-monogamie, cela devrait être une préoccupation et une vigilance constante. Pour celles.ceux qui décident de vivre autrement leurs relations et commencent à participer à des événements afin de mieux comprendre comment les vivre, il est nécessaire de se renseigner, d’entendre des témoignages et rencontrer des personnes qui les vivent.  Penser que dans ces configurations relationnelles tout est respect, consensus, communication non violente et amour, n’est qu’illusion et une lamentable méprise. Se sentir protégé.e.s,  parce qu’il y a plusieurs partenaires, est méconnaître la réalité des abus, souvent commis par des proches, sans que personne de l’entourage ne le soupçonne.

Je souhaite également préciser que nous sommes toutes et tous, à un moment ou à un autre de nos vies, manipulatrices/manipulateurs, maltraitantes/maltraitants, violentes/violents, d’une manière ou d’une autre. Que nous pouvons également, toutes et tous, subir cela à un moment ou un autre. Il peut y avoir des relations saines qui, à un moment, deviennent toxiques. Si nous en avons conscience, si nous réagissons, si nous demandons de l’aide (amicale, groupale ou thérapeutique, ou autre), si nous en parlons avec nos partenaires afin de trouver des solutions, il s’agit de situations passagères qui peuvent certes créer des blessures ou des traumas psychologiques (parfois légers, d’autres pas), mais elles ne correspondent pas à des situations réitérées de maltraitance, ni d’emprise. La différence réside en le fait que la maltraitance, les violences psychologiques et physiques répétées, créent une véritable situation d’emprise de laquelle il est difficile de sortir et laissent des traumas importants. Elles peuvent être accompagnées de phénomènes de sidération, de dissociation et de mémoire traumatique. Lorsque cela devient un moyen de fonctionnement répété, habituel, sur la durée, il y a un but : c’est celui de dominer l’autre, de le contrôler, de le maintenir dans un état d’objet. Il est alors question d’emprise.

Il est communément admis, que l’emprise passe par trois grandes étapes que je vais illustrer (comme cela se fait souvent ), par des termes provenant de la pêche, qui décrivent la meilleure manière d’attraper un poisson, donc une proie.

  1. La séduction (ou appât au bout de l’hameçon, c’est-à-dire un leurre : qui est un dispositif destiné à tromper les poissons lors de la pêche)
  2. La déstabilisation (ou ferrage : fait de donner un coup sec du poignet, au moment où l’on sent que le poisson mord et commence à se débattre, afin d’engager le fer de l’hameçon dans les chairs.)
  3. L’emprise (capture : le poisson est pris, détaché de l’hameçon. Il se débat jusqu’à mourir)

Lorsque l’emprise est en place, il n’y a qu’une seule solution : se décrocher de l’hameçon et s’enfuir pour ne pas revenir !   Car il y a toujours reprise de ce cycle (voir le schéma à la fin de l’article), lorsque la personne sous emprise essaie d’en sortir, se débat, confronte et souhaite se sauver, sans y arriver.

L’emprise se base sur des mécanismes qui ont pour but de :

–              Faire douter l’autre de ses propres pensées/sentiments/ressentis[5]

–              Faire perdre ses repères

–              Créer une situation de dépendance

–              Provoquer la peur

–              Faire ressentir de la honte et/ou de la culpabilité

–             Contrôler

Les abus et la violence peuvent causer de la sidération. C’est-à-dire un blocage total qui protège de la souffrance en s’en distanciant. Cela peut prendre la forme d’un état où la personne reste figée, inerte et donne l’impression d’une perte de connaissance ou bien présente une rigidité extrême (poings crispés, mâchoire serrée), ou bien, au contraire, est secouée par des tremblements irrépressibles. Cela peut être suivi par de l’anxiété, des vertiges, des pertes de mémoire, des vomissements. Un sentiment de manque de repères, de la culpabilité, de la honte et de la peur[6]

Et amener à la dissociation. C’est-à-dire à une séparation entre des éléments psychiques et/ou mentaux, qui, habituellement, sont réunis et communiquent. C’est un processus mental complexe mis en place de manière inconsciente afin de pouvoir faire face à des situations douloureuses, traumatisantes ou incohérentes[7].

Bien entendu, il peut arriver que la personne qui vit les maltraitances, se rende compte qu’elle est dans un processus dont il lui sera difficile de sortir et qu’elle arrive à s’en dégager avant de ne plus pouvoir le faire[8]. Bien qu’il arrive encore plus souvent, que la personne qui domine, arrive à lui prouver qu’elle se trompe, que la situation n’est pas ce qu’elle croit et le processus redémarre, comme signalé dans le schéma ci-dessous. Il y a une nouvelle phase de séduction, suivi de celle de déstabilisation. Ce cycle peut se répéter de multiples fois, affaiblissant de plus en plus la personne sous emprise et anéantissant progressivement ses mécanismes de défense. A ce moment-là, il faut souvent arriver à un stade où un élément trop violent l’amène à réagir et à demander de l’aide. C’est là où il est indispensable de la croire et de la soutenir.

Si vous voulez plus d’informations, je vous invite à visiter les sites web de deux femmes formidables et écouter/lire leurs informations sur l’emprise :  Anne-Laure Buffet et  Muriel Salmona [9].

La maltraitance, la manipulation, les abus, les violences psychologiques et physiques dans le cadre de relations non-monogames :

J’ai choisi pour option celle de présenter les caractéristiques ou situations possibles – où la maltraitance peut avoir lieu, de manière répétée et accompagnée, ou pas d’emprise -, liées au contexte des relations non-monogames et également non-hétéronormées. Je les accompagne d’exemples inspirés d’échanges et de témoignages (anonymisés -prénoms fictifs- et recréés : c’est-à-dire que les contextes ne sont pas forcements les mêmes ou bien j’ai regroupé plusieurs expériences du même type en une), que j’ai pu connaître aussi bien dans un cadre personnel que professionnel. Ainsi que de mon propre vécu. Je souhaite souligner que cette présentation est loin d’être exhaustive mais elle est indicative de certains procédés. Elle a pour but de donner des pistes sur les spécificités liées aux relations non-monogames, qui peuvent « faciliter » des relations de maltraitances, afin de les connaître et les reconnaître, aussi bien pour soi-même que pour des personnes de notre entourage, qui vivent ou souhaitent vivre des relations non-monogames.

1 – La hiérarchie :

Nous vivons dans une société patriarcale et hiérarchique. Cela se retrouve également dans les relations non-monogames. Il existe le polyamour hiérarchique[10], qui propose un fonctionnement où il y a une relation principale (avec des privilèges) et des relations secondaires ou satellitaires. Dans ce type de relation, l’oppression, le contrôle et la manipulation peuvent être au rendez-vous. Je tiens à souligner que, heureusement, cela n’est absolument pas systématique, bien que la structure elle-même de ce type de relations, avec une hiérarchie, peut facilement s’y prêter.

Le contrôle :

Dans les relations hiérarchiques, la relation primaire peut imposer certains accords ou fonctionnements aux autres relations, afin d’ainsi garder le contrôle à la fois sur leur propre relation et sur les autres. L’idéal serait que toutes les personnes puissent avoir connaissance des accords et la possibilité de s’exprimer à leur sujet.

Ex :

Dans leur couple, Martin et Pierrette, qui vivent ensemble, ont convenu qu’il leur est possible d’avoir d’autres relations. Leur décision a été prise à une condition, impérative : ne jamais passer de nuit avec l’autre. Martin a une relation avec Jade qui vit très mal cette imposition. Alors, Martin décide de rompre cette relation secondaire en disparaissant (« ghosting[11]« ) et en évitant ainsi à avoir à donner des explications. Du coup, Jade s’inquiète, se demande ce qui est arrivé, culpabilise et déprime.

Le temps :

Dans les relations plurielles, il est très souvent question de la gestion de temps et du manque de temps. Il est souvent difficile d’arriver à gérer plusieurs relations. Ce sujet peut être un élément de pression et de manipulation.

Ex :

Damien a une relation primaire avec Chloé. Ils vivent ensemble. Alicia est une relation secondaire, vraiment secondaire, car après une période « lune de miel », Damien n’a jamais beaucoup de temps pour la voir. Alors qu’auparavant, ils partageaient beaucoup de sorties, maintenant, leur relation est devenu un 5 à 7, chez Alicia, lorsque Damien a le temps. Alicia est célibataire, n’a pas d’autres relations à ce moment-là (même si elle est polyamoureuse), donc facilement disponible. Lorsqu’elle essaie de s’exprimer Damien n’a pas le temps. Il ne répond pas. Leurs échanges se font uniquement par SMS pour prendre ou annuler (de plus en plus souvent) leur rdv ou lorsque Damien lui envoie des « sextos ». Damien prétexte des soucis de gestion de temps entre son travail, sa relation primaire et ses autres relations secondaires. Reproche à Alicia son manque de compréhension, l’accuse de « monogamie » car elle n’a pas d’autres relations que lui et l’incite fortement à aller voir ailleurs, tout en lui disant qu’elle en est de toute façon incapable[12].

2 – Les non-dits :

Il est souvent admis que dans les relations plurielles, il y a consensus et transparence, notamment quant au nombre des relations, qui elles sont et de quel type de relation il s’agit : purement sexuelle, affective, sexo-affective. Qu’il est bon de dire, mais de ne pas tout dire. Par exemple, de ne pas donner des détails sur la sexualité. Ceci étant posé, il arrive qu’il existe des non-dits qui peuvent venir envenimer les relations.

Ex :

Melissa est en relation avec Toby, qui a déjà une relation avec Béatrice. Les deux sont au courant, mais Toby ne parle pratiquement pas de cette autre relation sauf pour s’en plaindre. Notamment de sa jalousie. Ce qui pose question à Melissa. Par ailleurs, elle ne sait jamais quand ils se voient, ni même s’ils se voient, mais trouve régulièrement des traces de Béatrice (ou d’une autre femme ?) chez Toby (qui vit seul) : cadeaux, linge et autres divers objets. Elle culpabilise à la fois du fait que sa relation avec Toby puisse rendre malheureuse Béatrice et vit mal, ce qu’elle considère comme « un marquage de territoire ». Elle se pose de multiples questions, d’autant plus qu’elle est très franche avec et au sujet de ses autres relations. Quand elle essaye d’expliquer que cela la dérange, elle n’est pas entendue et se trouve confrontée à un mur de silence. Elle n’arrive pas exprimer son ressenti, qui est nié ou considéré comme outrancier.

3 – Le/la « mentor » :

Il peut s’agir d’une personne très active dans le milieu non-monogame, qui s’exprime très bien au sujet des relations plurielles. Elle a beaucoup lu sur le sujet, elle peut animer ou pas un café ou autre espace poly, peut-être écrit-elle également, fait des vidéos, a une page Facebook ou un blog.

Ou bien encore, tout ce qu’elle connaît n’est que théorique et elle va le mettre en pratique avec quelqu’un.e dont elle sera initiatrice.

En tout cas, c’est une personne qui a un discours cohérent et très structuré sur ce thème. Attention : je ne veux pas dire par là que toute personne qui « initie » une autre aux relations non-monogames, ou anime un espace poly, soit une personne qui peut devenir « malveillante » ou dangereuse. Je signale juste que cette situation peut permettre de la maltraitance, sans que personne ne s’en doute, comme dans les exemples que je donne.

Relation non-monogame :

Ex :

Déborah est ouvertement non-monogame, elle a une relation principale, d’autres partenaires et elle est très active dans différents groupes. Un jour, elle rencontre Sylvain, qui est également très actif. Ils commencent une relation très visible partout (notamment dans les médias et sur les réseaux sociaux), qui a l’air faite de dialogue et de bienveillance. Sauf que dans l’intimité Sylvain est manipulateur, abuse sexuellement à de nombreuses reprises de Déborah, la critique, la dévalorise et trouve toujours de très bonnes raisons pour se justifier. Elle commence à douter d’elle-même, fait toujours bonne figure en public et se montre très attentionnée envers lui. En même temps, elle s’efface, prend de moins en moins la parole, maigrit, sans que personne ne s’en rende compte. Y compris son partenaire principal et ses autres relations.

Relation mono-poly[13] :

Ex :

Cyrille est non-monogame de longue date lors de sa rencontre avec Dominique. Dominique a toujours été monogame. Mais, c’est « la passion ». Cyrille a clairement signifié à Dominique que la monogamie ne lui convient pas et que dans leur relation, Dominique doit accepter ce fait. Dominique y consent par peur de perdre Cyrille, mais le vit très mal. Alors Cyrille part dans de grands discours sur la liberté relationnelle, sur son besoin d’avoir plusieurs relations, sur le fait que Dominique est un esprit étriqué qui ne comprend rien au polyamour ou à l’anarchie relationnelle, qu’il faut lire et encore lire, s’informer, aller à des rencontres polys (où Dominique n’arrive pas à se sentir bien et se contente d’observer sans rien dire) et apprendre à gérer ses sentiments. Cyrille fait de constants reproches et parle beaucoup de la « jalousie » de Dominique, qui perd de plus en plus confiance, qui culpabilise de ne rien comprendre aux relations non-monogames, qui se sent rien du tout face à Cyrille. Finalement, Dominique se décide à avoir d’autres relations et là Cyrille souhaite l’aider « à les gérer », en lui montrant la moindre erreur, le plus petit faux-pas. Dominique finit par rencontrer une personne monogame et décide de quitter Cyrille, en jurant que la non-monogamie ça ne marche pas ! Cyrille se montre extrêmement méprisant.e notamment devant toutes leurs amitiés communes.

4 – Le secret :

Lorsqu’on vit des relations dont il n’est pas possible de parler librement et que cela ne se passe pas bien, il est très difficile de se confier à des personnes (amitiés, famille, psy …) qui vont soit ne rien vouloir entendre, ni comprendre, soit répondre qu’évidemment cela ne marche pas, puisque ce sont des relations aux choix « immatures, immoraux, inacceptables, … ». Dans ce cas, bien des personnes préfèrent ne rien dire sur leurs choix de vie et les gardent secrets.

Si nous prenons l’exemple de Dominique dont je viens de parler et qui dans mon histoire, a fini par s’en sortir, il est évident que, n’appartenant pas au milieu « poly » et ne s’y sentant pas bien, il est difficile dans ce cas, d’y trouver du soutien. Notamment parce que Cyrille est d’une grande éloquence et prend toute la place. Tout comme il est difficile d’en parler dans un autre environnement, car ce sera immédiatement questionné.

Mais il peut y avoir également d’autres situations :

Ex :

Anastasia a toujours senti que la monogamie ne lui convenait pas. Après plusieurs relations où l’infidélité est arrivée à un moment ou un autre (où elle a toujours caché le fait qu’elle avait plusieurs relations), par une émission télévisée, elle découvre le polyamour. Après de nombreuses lectures, elle se décide à vivre ainsi ses relations, tout en ne disant rien sur ce fait, à son entourage. Un jour, elle rencontre une personne comme Cyrille et un processus similaire (à celui évoqué précédemment),  va se mettre en place. Déstabilisée, déboussolée, elle ne sait pas à qui se confier, car elle n’a parlé à personne et n’arrive pas à en parler, du fait qu’elle n’est pas monogame. Elle garde son mal-être pour elle-même et tout en ayant plusieurs relations, au lieu de s’épanouir, dépérit, ce qui a des effets sur sa vie professionnelle. Cela se termine par un « burn-out », dont la raison première est l’impossibilité d’exprimer ce qu’elle vit dans sa vie personnelle.

5 – Le problème d’être dans des relations hors du système :

Souvent, aussi bien dans le milieu poly que dans un environnement monogame, le fait d’avoir une relation différente fera qu’il sera beaucoup plus difficile d’en parler et d’être entendu.

Ex :

Paul a deux relations dont une abusive, mais il s’agit d’une personne monogame. Il essaye d’en parler dans le milieu poly et avec son autre partenaire, mais ce qu’il entend c’est que c’est normal puisque l’autre n’est pas non-monogame. Parallèlement, lorsqu’il en parle à sa famille, cette personne est encensée car justement monogame. Son psy, considère que la non-monogamie n’est pas quelque chose de sain, ni d’équilibré, que les personnes qui vivent ce type de relations ne le sont donc pas et qu’il devrait en sortir afin de trouver une personne (et une seule) qui lui convienne vraiment. Du coup, il est complètement déboussolé et ne sait pas à qui se confier.

6 – La jalousie (et l’envie) :

Je distingue toujours la jalousie de l’envie , souvent confondues. Je trouve par ailleurs, essentiel de donner des définitions des 2 :

  •       La jalousie est liée à la possession de la personne avec qui nous sommes en relation sexo-affective. Il s’agit alors de la peur de perdre l’affection de cette personne au profit d’une autre ou d’être remplacé.e dans la relations par un.e autre :

Ex : Y. commence une relation avec Z. alors qu’il est déjà avec X. et X. a peur d’être abandonné.e car il imagine Z. mieux que lui/elle.

  •        L’envie est liée au fait de désirer des objets, des activités, un lien affectif ou sexuel, que la personne avec qui nous sommes en relation a avec d’autre.s personne.s :

Ex : Y. a décidé de partir en week-end avec Z. dans un lieu où X aimerait aller avec Y. Du coup, X. ce sont très mal, souffre de ne pas pouvoir vivre la même chose.

Sujet récurrent dans les discussions autour de la non-monogamie. Souvent montré comme à l’origine de beaucoup de souffrances. La jalousie est souvent montrée comme mécanisme de contrôle. Elle peut être aussi un outil de manipulation, lorsque la personne jalouse se montre comme victime de ses « pulsions ». Cela peut avoir lieu aussi bien dans relations hiérarchiques où il y a un couple central et des relations secondaires que dans d’autres configurations avec des métamours  :

Ex :

Amandine est ouvertement non-monogame. Elle a plusieurs relations et semble toujours ouverte à en avoir. Elle est en relation primaire avec Boris (mais ils ne vivent pas sous le même toit) qui a aussi d’autres relations et est ouvert à en avoir. Boris ne montre pas de signes de jalousie lorsque Amandine lui parle de ses autres relations ou lorsqu’elle est avec elles. Par contre, à chaque fois que Boris a une relation, cela pose problème à Amandine. Elle change constamment les manières de procéder qui ont été établies en commun. Parfois elle veut tout savoir, tout, tout, en détail, d’autres elle ne veut pas savoir, mais ensuite pose mille et une question. D’autres encore, elle ne dit rien pendant des semaines puis, tout à coup, fait une crise juste avant que Boris n’aille rejoindre une autre relation. Amandine est constamment sur son téléphone. S’il y a un retard de 5 mn, un quelconque changement (par exemple Boris souhaite rester plus longtemps avec une autre personne) elle panique. Il arrive que Boris soit obligé d’annuler un rdv pour calmer Amandine ou bien, arrive en retard et raccourcisse le temps passé avec son autre relation, car il a dû s’arrêter en chemin pour calmer Amandine qui a des crises d’angoisse. De cette manière, Amandine s’assure d’avoir toujours sa place principale. Boris a dû rompre plusieurs relations à cause de la jalousie d’Amandine et depuis un certain temps, il a pris la décision, de ne rien dire quand il va à un rdv, tout en ayant peur qu’Amandine ne s’en rende compte.

Parfois Boris fatigue, a envie de quitter Amandine, mais à ces moment-là, Amandine devient très compréhensive, n’a plus de crises, n’angoisse plus, reste ferme sur les décisions prises (par exemple, ne rien dire jusqu’à ce qu’une nouvelle relation soit bien établie). Mais cela ne dure jamais longtemps et le cycle recommence.

7 – Les enfants :

Tout comme dans les relations de couple marié ou lorsque l’enfant a été reconnu, l’enfant peut être l’objet d’abus lui-même mais avec en plus le facteur qu’une personne qui s’en occupe n’a pas l’autorité parentale pour pouvoir intervenir, parce qu’elle n’en a pas le pouvoir légal, parce qu’elle ne s’en sent pas le droit, à cause du fait que le type de relation est « hors-normes » sociales et légales. Ou bien encore, l’enfant peut être l’objet de chantages et de pression et si une personne n’en est pas officiellement tuteur ou reconnu comme géniteur.trice, les ponts peuvent être coupés.

Ex :

Matilde a eu un enfant avec Daniela, les deux sont reconnues comme mères car mariées. Le géniteur est Patrice, un homme pansexuel et polyamoureux. Il ne reconnait pas légalement l’enfant à la naissance, ce qui a été convenu dès le départ, à la demande de Daniela. Mais il souhaite s’investir affectivement en tant que père. Matilde subit des violences psychologiques de la part de Daniela. Patrice essaie de la protéger, de faire valoir le fait qu’il est le père de l’enfant. Daniela fait en sorte de couper tous les ponts. Elles partent vivre dans une autre ville sans laisser d’adresse.

Matilde et son enfant sont en danger. Patrice se retrouve impuissant, sans aucun recours légal pour intervenir et sans nouvelles de son enfant.

Je pense qu’il est tout à fait possible de continuer la liste. Moi-même j’aurais pu le faire, cependant elle est ici pour donner des pistes sur les spécificités liées aux relations non-monogames, qui peuvent « faciliter » des relations de maltraitances, afin de les connaitre et les reconnaître, aussi bien pour vous que pour des personnes que vous connaissez, qui vivent ou souhaitent vivre des relations non-monogames.

(Si vous connaissez ou avez vécu d’autres situations, n’hésitez pas à les partager, de manière anonyme, en commentaires, car cela pourra aider d’autres personnes qui s’y reconnaîtront et à donner votre avis sur cet article, qui est certainement améliorable).

Que peut-on faire dans les milieux non-monogames et depuis l’extérieur pour déceler, éviter et intervenir ?

La première chose est d’avoir conscience que, comme je l’ai expliqué au tout début, la maltraitance, la manipulation, les abus et les violences physiques y psychologiques touchent toutes les sphères de notre société patriarcale. Absolument toutes. Y compris les milieux non-monogames. Le nier c’est être dans le déni et donc mettre en péril un grand nombre de personnes qui, ingénument, se croiront en sécurité dans des relations où tout ne serait « qu’amour et bienveillance ».

Voici quelques pistes pour rendre plus « safe » les événements « poly »:

  • Ecrire, publier, distribuer et/ou lire une charte avant chaque évènement.
  • Désigner des personnes (avec une formation si possible concernant l’accueil de la parole des personnes ayant subi des abus[14]) auxquelles s’adresser lors des évènements et/ou par la suite.
  • Croire en priorité les personnes qui témoignent de violences et bannir systématiquement les personnes responsables desdites violences[15].
  • Avoir une liste de thérapeutes « poly-friendly» à qui s’adresser.
  • Observer si le comportement d’une personne (notamment dans une nouvelle relation) est en train de changer ou si quelqu’un.e refuse de s’adresser à un.e autre ou si une personne très présente, ne participe plus à des évènements (sans raison apparente ou sans explication) et aller lui parler.

Pour savoir comment faire de manière individuelle, alors que nous sommes en dehors d’une relation abusive ou toxique, mais nous pensons qu’elle existe ou nous en avons des preuves, je vous propose de lire l’article (notamment la fin) de Golfxs con Principios que j’ai traduit et publié en novembre dernier.

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https://payetoncouple.tumblr.com/

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[1] Ignorant l’existence de la polyamorie et des communautés autour des relations non-monogames.

[2] Dans le groupe Poliamor Catalunya, au moindre doute, une personne est bannie après décision prise entre les administrateurs.trices. Le premier soir de l’Eixam a commencé par un atelier sur le consentement. Des « mentors » ou personnes de référence ont été désignés pour répondre aux différents problématiques possibles pouvant se présenter pendant le week-end.

Pour la France, il suffit de lire les réactions sur le site http://polyamour.info/ à la publication de la traduction que j’ai faite de l’article de Brigitte Vasallo « Polyamour et « polyfake » pour se rendre compte du rejet et du déni qu’il existe, concernant ce thème.

[3] https://www.conseil-sexualites-elisende.com/espace-non-monogamies/polyamour/anarchie-relationnelle/

[4] En plus des témoignages, déjà recueillis dans le cadre de ma pratique professionnelle de patricienne en sexothérapie, lors de cet espace, d’autres personnes ont parlé et m’ont apporté de nouveaux éléments, qui m’ont permis de compléter cet article. Je les en remercie très sincèrement.

[5] En changeant des propos (« gaslighting »), en copiant certains comportements pour les détourner ensuite, en utilisant des injonctions paradoxales (connues également sous le terme de double contrainte, « double blind » en anglais), en niant les faits et/ou en se défendant devant la présentation des faits réels de maltraitance.

[6] . https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2014/09/24/etat-de-sideration-definition/

[7] https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2014/09/25/etat-de-dissociation-definition/comment-page-1/

[8] Notamment, si elle a déjà pris conscience d’avoir été sous emprise auparavant et qu’elle a réussi à s’en sortir par le passé.

[9] http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/introduction.html

http://www.memoiretraumatique.org/violences/introduction.html

[10] « Schéma de relation utilisé par certain-e-s polyamoureux-ses pour décrire différents degrés d’engagement avec leurs partenaires. Une relation primaire implique un plus grand engagement qu’une relation secondaire, qui elle-même implique plus d’engagement qu’une relation tertiaire. Cependant la définition de cet engagement est très variable d’une personne à l’autre, mais implique souvent une combinaison d’un engagement émotionnel, un engagement logistique (vie ou finances en commun, enfants, etc.), et des règles limitatives sur les autres relations (par exemple d’arrêter une relation secondaire si elle « menace » une relation primaire). » http://polyamour.info/lexique/

[11] Le fait de ne plus donner signe de vie, de disparaitre du jour au lendemain, pour éviter la confrontation d’une rupture et ne pas avoir à se justifier.

[12] Injonction paradoxale.

[13] Une personne polyamoureuse en relation avec une autre personne qui est monogame.

[14] Attention aux personnes qui, avec toute la meilleure volonté du monde, mais sans formation, peuvent envenimer une situation au lieu d’offrir un accompagnement d’écoute bienveillante et de soutien.

[15] Quitte à se tromper, il est plus important de protéger les victimes ou futures victimes que de froisser quelqu’un parce qu’on l’aura banni.

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Pensée monogame, terreur polyamoureuse. Brigitte Vasallo

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Photo Pol Galofre

 » Le nous groupal fonctionne de manière hiérarchique, excluante et confrontationnelle.  » B.V.

Extrait du futur livre de Brigitte Vasallo (titre provisoire « Pensée monogame, terreur polyamoureuse »), qu’elle a présenté à Aula Oberta, le 14 février dernier, au CCCB (Centre de Culture Contemporaine de Barcelone), dans le cadre du cycle “Saber, hacer, comprender”, organisé par l’Institut d’Humanitats de Barcelone. Publié dans un article de bcnsedesnuda

 » La monogamie n’est pas une pratique, c’est un système d’organisation des relations qui hiérarchise le noyau reproducteur et le protège par des dynamiques d’exclusion et de confrontation « . B. V.

Le regard que pose Brigitte à la fois sur notre société monogame hétéronormative occidentale et sur le monde de la non-monogamie, m’a toujours paru extrêmement lucide et critique.

Tant que la non-monogamie sera considérée comme la nouvelle manière, à la mode, cool, de vivre les relations et se développera ainsi, je ne prévois guère de changements dans notre manière de les vivre, si ce n’est la multiplication des mêmes. Si être polyamoureux.euse c’est juste avoir plusieurs relations, comme je l’ai souvent entendu dire en France et en Belgique, sans réflexion profonde sur la façon comment nous entrons en relation, les mêmes modèles seront reproduits et pire, seront démultipliés, avec toutes leurs formes d’oppression et de maltraitance. 

En ce qui me concerne, bien que je sois une femme blanche cis, hétéro et (sur)diplômée, je me sens à la marge de cette société. Je vis dans une relative précarité depuis toujours, au jour le jour, parfois ici, d’autres fois ailleurs, sans emplois, ni pays, ni domiciles permanents, sans biens, ni hypothèque, ni future retraite. Sans compagnon de route fixe, mais toujours accompagnée, sauf dans des périodes plus ou moins longues de solitude voulue et vitale. Entourée de toutes formes de (nombreuses) relations affectives, d’autres uniquement sexuelles et d’autres encore, sexo-affectives. Certaines sur le long court et d’autres sur le court terme. Je redéfinis de jour en jour les mots amour et amitié. Dans ce contexte, être non-monogame fait partie de ma manière de vivre, d’une philosophie de vie, hors normes sociales. C’est en cela que je me retrouve complètement dans ce texte. Brigitte m’a dit écrire en pensant à moi. Je veux bien la croire, car elle écrit en pensant aux êtres qui, comme elle, comme moi, n’arrivons pas à entrer dans le moule et avons tellement de mal à nous sentir à l’aise dans cette société où, faute d’y trouver une place, nous vivons en marge. [NDT]

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 » C’est facile de donner une réponse bucolique aux critiques sur un horizon paisible où le désir circule par des canaux déjà connus ou en disant que tous les corps sont désirables. Mais, par la suite, après, avant et sur ces mots, la vérité s’envole et sur ce plan, concret, les personnes qui ont le plus de succès socialement parlant s’unissent aux personnes qui ont également le plus de succès, beauté sur beauté, glamour sur glamour. L’attraction, le capital érotique, est contextuel. Nous pouvons changer les formes, les mèches blondes, les talons par des clous, finalement c’est toujours le même modèle qui s’impose partout.

Quand le polyamour ou les autres types de relations à visée non-monogame oublient de questionner la base même des désirs et la base même de la monogamie, avec leurs points et bonus par conquête sur le schéma pyramidal d’accès aux corps que le marché impose comme désirables pour la majorité, mais accessibles à une minorité, jusqu’à ce que ces dynamiques ne soient pas complètement dynamitées, effectivement, le polyamour sera une révolution de pacotille portée par quelques-unes au détriment de celles abandonnées depuis toujours. 

C’est ainsi que lorsque le polyamoureux ou la polyamoureuse qui ont réussi viennent vous expliquer, satisfait.e.s, qu’ils.elles sont en train d’avoir plusieurs relations simultanées et que leur récit est plein d’images sur eux.elles-mêmes et la revendication de leurs droits, et des leçons de morale sur comment bien  vivre ceci ou cela, quand il n’y a aucune trace de frustration, ni de doute, ni d’angoisse, ni de petits morceaux de tripe blessée pendant tout leur diatribe, prends une tequila ou un thé à la menthe, enfonce-toi patiemment dans ton fauteuil et, calmement, avec un sarcasme non dissimulé, réponds :  » Ah, comme c’est intéressant mais, dis-moi, avec combien ? Raconte-moi, avec combien ? « 

C’est ainsi que, rompre avec la monogamie, n’est pas fait pour les blanches, les minces, les saines d’esprit, les mignonnes et bien foutues mais, justement, pour toutes celles pour qui la monogamie est encore plus un mensonge que pour les autres. La casser pour de bon, ne pas la substituer par des monogamies simultanées camouflées sous d’autres noms. Rompre avec tous les mécanismes, lui cracher à la figure, devenir intransmissibles, non-reproductrices, devenir intolérables.

Rompre avec la monogamie n’est pas pour celles qui s’en vont avec la première personne disponible, ni pour les personnes normales, ni pour les personnes cools des salons, ni pour les cools des afters, ni pour les cools des squats. C’est la rupture des fracassées, des loosers, de celles qui évitent les franges de n’importe quelle frange, pour celles qui ne trouvons jamais de partenaire pour construire un nid douillet parce qu’il n’existe pas un nid où être contenue ni qui puisse nous contenir, c’est pour la gamine abandonnée à trois mois de grossesse, pour les lesbiennes du village, pour celles qui ont dépassé la quarantaine, pour les séropositives, pour la tapette de l’école, pour l’homme trans qui n’aime pas faire le coq ou se faire une mastectomie, pour la barbue sans passing, pour les rejetées par les leurs, par leur clan, pour celles qui ne s’adaptent pas à leur race, ni à leur origine, ni à leur environnement, ni à leur patrie, pour celles qui n’avons pas de foyer où rentrer, ni de mère vers qui retourner, ni une famille avec qui passer les fêtes et ensuite le publier sur les réseaux sociaux, pour toutes celles qui ne savent pas quoi faire de leur corps ni de leurs vies, parce que nous savons ce que cela veut dire être seules et ce que veut vraiment dire avoir été abandonnées, pour les immunes aux capitaux érotiques parce qu’elles n’y ont jamais fait d’investissements.

C’est uniquement à partir de là, de la blessure, que nous pouvons construire autre chose. Les outils du maître ne démonteront pas la maison du maître. Nous, nous avons d’autres outils, parce que nous sommes faites d’une autre matière, à force d’en prendre plein la gueule, mais d’une autre matière. Nous n’avons qu’à rompre d’une bonne fois pour toutes avec la fantaisie, faire un dernier pas, défaire une dernière amarre, fuir les influences des centres du désir, sortir de la marge pour éviter un au-delà, trouver nos semblables, les regarder bien en face, les appeler et nous mettre, une bonne fois pour toutes, à construire autre chose. » 

Après avoir rompu avec la monogamie. Natàlia Wuwei

16650767_10154773942231265_1037840566_ocreada per/por – Créé par Babs Pangolynx

J’ai connu Natàlia, qui a écrit cet article, il y a un peu plus d’un an, lors des premières Journées d’Amors Plurals, à Barcelone.  J’ai été impressionnée par sa pensée. J’attendais avec hâte que cet article, suite à sa présentation lors des 2es Journées d’Amors Plurals, soit publié.

Il s’agit ici d’une réflexion extrêmement intéressante et importante sur comment les relations non-monogames sont traversées par des éléments propres aux relations monogames. [NDT]

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« Cet article est un résumé (très résumé) d’une présentation que j’ai fait pendant les II Journées d’Amors Plurals et qui a été publiée dans le N°422 du journal La Directa. Vous pouvez trouver l’article original en catalan ICI.

(**) J’ai rajouté à la fin une clarification suite à certains commentaires qui ont été faits au moment de la publication de l’article.

La version non résumée (in extenso) de cette présentation, divisée en plusieurs parties, sera publiée plus tard sur mon blog.

Nous vivons nos relations d’une manière qui fait partie d’un système ou d’une structure de pouvoir clairement liés au schéma monogame.  La monogamie n’est pas seulement un nombre de relations, c’est également un système, avec une forme de pensée qui s’est construite dans une logique sociale. Et cela va plus loin que la normativité autour des relations de couple, car elle nous indique aussi comment nous devons entrer en relation, de manière générale, avec les autres : il s’agit d’un système relationnel.

La monogamie nous isole en unités familiales qui ne permettent pas de générer des réseaux solidaires, affectifs et sensibles aux structures qui nous traversent. La non-monogamie a un grand potentiel, non seulement pour rompre avec le système relationnel lui-même, mais également avec d’autres structures de pouvoir qui s’alimentent de la structure monogame. Elle permet de construire des relations qui rompent avec les systèmes d’oppressions et de privilèges. Cependant, il est nécessaire d’avoir un point de vue critique envers les différentes propositions envisagées, autrement il n’y aura qu’une simple reproduction d’une même pensée démultipliée.

Individualisme, domination et objectivation

Notre manière occidentale d’appréhender le monde se base en l’idée que nous sommes des individus extérieurs au monde qui nous entoure (comme si nous ne faisions pas partie de notre environnement) et nous accédons à notre entourage par la domination. Cette vision encourage la création de structures de pouvoir, qui permettent à qui domine d’obtenir ce dont il a besoin, sans même avoir à comprendre qu’il.elle les obtient autour de lui : ses besoins sont couverts de forme systématique grâce aux structures existantes. C’est ainsi que s’installent des privilèges pour ces personnes, appartenant à des groupes dominants, qui leur donnent un faux sentiment d’indépendance.

Dans nos environnements non-monogames, nous essayons fréquemment de rompre avec l’idée de la totale dépendance à une seule personne (ce qui vient de la monogamie et provoque des relations de pouvoir). Nous exprimons le fait que nous sommes indépendants et que nous n’avons besoin de personne d’autre que nous-mêmes. De cette manière, la dépendance est stigmatisée, elle est invisibilisée dans l’environnement de personnes avec des privilèges et il se crée un discours sur la non-monogamie à laquelle seulement peuvent accéder des personnes avec encore plus de privilèges.

Nous traitons notre environnement comme un objet, parce que nous le voyons comme une chose externe à nous même, à laquelle nous accédons pour couvrir nos propres besoins. Les personnes avec qui nous sommes en relation forment également partie de cet environnement-objet. Nous les approchons donc en fonction de nos propres besoin et envies, sans tenir compte des leurs. Il s’agit alors d’un processus « d’objectivisation ». En quelques mots, « objectiviser » c’est traiter les personnes comme si elles n’avaient pas de volonté ou d’envies propres, ou bien sans leur laisser un espace pour qu’elles puissent consentir ou s’opposer à quelque chose, ni à exprimer leur émotions ou opinions par rapport à des éléments qui les affectent. Cette situation est très fréquente dans les relations non-monogames hiérarchiques où, souvent, des personnes sont affectées par des décisions qui sont prises dans les relations primaires, sur lesquelles elles ne peuvent pas donner leur avis, ou exprimer leurs propres sentiments ou proposer des alternatives. Parfois, elles ne sont même pas informées du tout des décisions qui ont été prises. En définitive, « objectiviser » c’est ne pas prendre en compte l’autre, lui enlever la possibilité de s’exprimer.

Engagement et implication

La monogamie a une très forte charge d’engagement implicite et d’attentes qui sont en accord avec l’escalator des relations[1] . Il s’agit d’un engagement qui n’a pas été discuté, pacté ou revu par aucune des deux parties. De plus, souvent il implique le fait de ne pas pouvoir partager des engagements, des projets ou de l’affection avec d’autres personnes. C’est toujours à une seule personne d’avoir à couvrir les besoins de l’autre.

Beaucoup, face à cela, proposent comme alternative le fait de ne pas prendre d’engagements ni d’avoir attentes. Cela donne un avantage aux personnes qui ont plus d’un privilège, puisque leurs besoins sont pour la plupart couverts et elles n’ont pas besoin de l’engagement pour obtenir quoi que ce soit. D’autre part, les personnes avec moins de privilèges seraient, dans la majorité des situations, amenées à vivre des situations de vulnérabilité. Car elles ont besoin d’engagement pour pouvoir accéder à ce à quoi elles n’ont pas le droit sans privilèges.

Ne pas vouloir s’impliquer est une forme de ne pas vouloir accepter le fait de combien nous sommes affectés par notre environnement et comment nous l’affectons, sans même nous en rendre compte. Il est nécessaire de réellement s’impliquer pour construire des relations non « objectivistes », où les personnes peuvent avoir la possibilité de donner leur avis sur ce qui les affecte. Les relations doivent se construire par des engagements et des implications explicites, qui ne sont pas dictés par des normes sociales structurelles. Et n’empêchent pas la création d’autres engagements.

Responsabilité partagée

La monogamie fait croire qu’une personne est totalement responsable de notre bonheur ou de notre malheur. Pour rompre avec cette idée qui engendre des relations de pouvoir, il est habituel de dire que chaque personne est responsable de ses émotions, y compris celles qui sont produites par une relation et ceux.celles qui la vivent. Il s’agit d’une vision individualiste, guère différente de l’antérieure, où les responsabilités sont soit complètement séparées soit elles retombent sur les épaules d’une seule personne. Dans ce paradigme la relation est complètement effacée.

La responsabilité dans une relation devrait être une responsabilité partagée : ce devrait être le fait des personnes qui sont à l’origine de l’espace et de la relation, non pas de façon séparée (chacun de son côté), non pas de manière verticale (tout est la responsabilité d’une seule personne), mais comme une combinaison, en prenant en compte les contextes de chacun.e et ce qu’il y a en commun. Prendre en compte le contexte de chacun.e veut dire que lorsque nous avons une relation avec une personne sur laquelle nous avons un privilège, que nous le voulions ou pas, nous en bénéficions et par conséquent nous avons une responsabilité sur la violence structurelle que peut engendrer cette relation. La responsabilité partagée peut, en plus, nous permettre de reconnaître explicitement tout ce que nous apporte la relation et que l’autre partage avec nous.

Prendre soin et le sens de cette expression :

Être conscients que nous couvrons nos besoins par notre environnement et, par conséquent, à travers nos relations, nous permet de traiter le thème du « prendre soin » à partir d’un point de vue critique. Les tâches du « prendre soin » ou « care »[2] ont toujours été la responsabilité des femmes. Néanmoins les tâches du « prendre soin », dont nous parlons dans le contexte du féminisme, se limitent à celles des différences de genre. Il y a bien plus de besoins que ceux qui concernent les travaux domestiques (le ménage, la cuisine, prendre soin lorsque l’autre est malade). Nous devons être conscient.e.s des différences qui vont au-delà des genres, car il y a bien d’autres structures ou types de relations (toutes les relations ne sont pas du type hétéro, binaire, romantique et sexuelles).

Prendre soin implique comprendre ce dont l’autre a besoin, non pas dans le sens de se sentir obligé.e de couvrir tous ses besoins, mais y être sensible et les prendre en compte. Nous n’avons pas non plus à obliger l’autre à comprendre quels sont nos besoins, mais bien à lui laisser la place pour pouvoir s’exprimer quand il le souhaite et ainsi se rendre compte de ce dont nous avons besoin. Surtout, il n’est pas possible d’obliger l’autre à avoir des besoins qu’il n’a pas. Par le fait même que, dans nos milieux non-monogames, nous insistions sur « le prendre soin », parfois nous pouvons tomber dans l’excès et faire certaines tâches dont l’autre n’a pas besoin pour se sentir que nous prenons soin de lui.d’elle. Souvent, nous nous appuyons sur ces tâches innécessaires comme excuse pour ne pas écouter les besoins réels de l’autre ou ne pas reconnaître un besoin lorsqu’il est exprimé. Nous vivons dans ce que j’appelle « la culture du « tupper »[3] : il s’agit de préparer des « tuppers » pour nos compagnon.e.s sans nous demander ce que nous entendons par « prendre soin » et   pendant ce temps l’autre ne peut s’exprimer lorsqu’il.elle se sent concerné. C’est un acte « d’ojectivisation ».

(**) J’ajoute cette note, suite à certains commentaires, au sujet de cet article, qui signalent que ce que j’ai écrit s’applique également aux relations monogames.

Je ne crois pas que le thème du « prendre soin » puisse vraiment s’appliquer aux relations monogames ou aux non-monogames hiérarchiques[4], car la monogamie implique des hiérarchies, et dans aucune hiérarchie le « prendre soin » peuvent vraiment se produire, ce sont des succédanés du « prendre soin », mais pas des soins. Je suis en train de parler de toutes ces personnes qui ne forment pas partie de la relation principale. Mon discours souhaite mettre en lumière le fait que nous sommes en train de vraiment mal traiter les autres et de forme très « objectiviste », aussi bien au niveau des responsabilités, des engagements que du « prendre soin ». C’est en cela que, ni la monogamie, ni la non-monogamie hiérarchique pourront nous sauver des systèmes d’oppression. Elles ne feront que les reproduire, et qui plus est, avec leurs propres paramètres.

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[1] Il s’agit de l’ensemble des attentes de la société pour la bonne conduite des relations intimes. Ce sont les étapes progressives avec des marqueurs clairement visibles et avec un objectif structurel basé sur une structure monogame permanente (sexuellement et romantique exclusive), avec cohabitation et mariage si possible. La norme sociale dans laquelle la plupart des gens évoluent si une relation est considérée comme importante,, bonne, saine, et vaut la peine d’être envisagée comme durable. Traduction du texte en anglais de https://solopoly.net/2012/11/29/riding-the-relationship-escalator-or-not/  [NTDA]

[2] Carol Gilligan, In a different voice, Harvard University Press 1982, trad française Une voix différente, chez Flammarion 2008. oan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009Fabienne Brugère, L’éthique du « care », collection « Que sais-je ? » PUF, 2011. [NDT]

[3] Tupper(ware)

[4] J’aimerais ajouter, qu’à mon entendement, cela ne s’applique pas non plus aux relations solo non-monogames (une personne qui vit seule – entendre pas en couple ou trouple -) et a des relations non-monogames, quand le fait d’être seule peut être un privilège et s’accompagner d’un réel manque de « prendre soin » des autres relations. C’est-à-dire qu’elle le vit d’une manière hiérarchique, se situant au sommet de cette hiérarchie. Par exemple, considérer que les autres relations ne concernent que la personne qui les vit et donc ne pas communiquer des décisions, des évènements ou des situations (prises/vécues en solo ou avec une/des relations) qui peuvent affecter les autres. Voire garder complètement en silence ce qui se passe dans les autres relations, considérant qu’elles ne concernent que la personne qui les vit et pas les autres personnes pourtant impliquées indirectement. [Note personnelle – NDT- Elisende Coladan]