Les maltraitances se cachent sous l’Amour Romantique . Brigitte Vasallo

Interview réalisée par Cristina Garde et publiée en catalan, le samedi 15 avril 2017, dans le journal Social.cat

erikakuhn14
Erika Kuhn (https://obraerikakuhn.blogspot.com/) – Dessin fait à partir d’une photographie de Ashley Lebedev http://pcdn.500px.net/2128392/0113ba219b95343578b9aa135319bc35632eae5d/4.jpg

___________________________________________________________________________________________

« Patriarcat, racisme et capitalisme sont les trois axes de la domination ».

Brigitte Vasallo paraphrase le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos et fait sienne la citation. Elle se définit comme une écrivaine titubante, activiste LGTBI et féministe plus préoccupée par le racisme que par le genre.  Elle considère que les femmes ont assumé un rôle qui les fait se sentir coupables et qui les transforme toujours en celles qui « prennent soin » des autres, avec leurs qualités, mais également leurs craintes et elle dénonce que les violences machistes ne sont que la pointe de l’iceberg d’un système qui légitime les inégalités. « Les femmes, nous subissons toute sorte de violences, en même temps et nous les vivons de manière bien plus forte que les hommes ». 

  • Comment se construisent ces inégalités ? Qu’est-ce qu’une inégalité ?

J’utilise souvent, comme référence, une phrase de Michel Foucault. Il définit l’inégalité comme les conditions de l’acceptabilité du meurtre, c’est-à-dire, le moment où l’assassinat d’un collectif devient acceptable. Et acceptable veut dire que cela n’engendre aucun scandale, que ce n’est pas un problème. Il y a beaucoup d’inégalités quotidiennes sur le terrain du genre comme dans bien d’autres. Mais dans celui du genre cette acceptabilité est vraiment évidente. Il suffit de penser aux féminicides.

Féminicide est un terme qui n’est pas contemplé par la loi. De fait, l’administration ne tient, à ce jour, que le registre des femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. Comment faire alors pour y ajouter celles qui le sont par la violence machiste ?

Ce système d’inégalités est une violence en soi, mais, effectivement, lorsque nous parlons de violences machistes, s’élève toujours le débat sur le fait de savoir où en est la limite. Si bien que cela nous préoccupe que le genre soit entendu comme concernant uniquement le corps des femmes; que quand il s’agit de violence machiste, les autres corps soient laissés de côté, comme celui des enfants, comme les corps homos. Quand il s’agit de violence, dans le contexte des féminicides, il n’est pas question des enfants, ni de l’entourage. La violence machiste va bien plus loin que la personne qui la subit, que la personne assassinée. Un meurtre est, d’un extrême à l’autre, un drame social.

  • En Catalogne, les dénonciations de violences machistes dans le cadre conjugal ont tendance à stagner, tandis que le nombre de femmes assassinées ne diminue pas. Vous croyez vraiment que nous sommes en train d’inverser la tendance ?

Je ne sais pas si, en Catalogne, nous allons mieux ou moins bien. Ce que je sais, c’est qu’un seul assassinat, qu’une seule violence, c’est déjà trop. Vraiment, c’est possible, qu’elles soient plus visibles maintenant, mais il y a encore beaucoup à faire pour qu’il ait une prise de conscience. Le travail actuel ne montre que la pointe de l’iceberg et absolument pas l’ensemble. Il n’y qu’à voir comment cela est abordé dans les écoles, quels sont les reportages diffusés par les médias, quelles promotions font encore les films de certains types de rôles. Tout cela fait qu’ensuite, l’assassinat d’une femme, une violence contre elle, est possible sans que personne n’en soit scandalisé.

« Quand nous parlons de violences machistes, nous parlons de violences structurelles, qui ont une raison systémique qui les alimente, qui les renforce, qui les justifie et les légitime. »

  • Nous avons arrêté d’utiliser le terme de violence de genre qui réunissait, entre autres, toutes les attaques des hommes contre les femmes et des femmes contre les hommes et nous acceptons de fait, que la violence de genre est, majoritairement, une violence machiste.

Je ne suis pas très partante pour prendre en compte la violence d’un groupe minoritaire contre un groupe majoritaire. La violence que peut exercer une femme contre un homme ou une personne LGTBI contre une personne hétérosexuelle est une violence concrète, elle n’est pas réalisée à l’encontre de tout un système qui la représente. Par contre, si nous parlons de violence machiste, nous parlons de violences structurelles. Quand nous disons structurelles, nous faisons référence non seulement à la raison systémique qui les alimentent, leur donne force, les justifie et légitime, mais également au fait que, également, il est très compliqué de s’en défendre. Se défendre de ce qui nous agresse est fort compliqué car il y a toute une série de mécanismes qui font que la violence soit possible.

  • La législation espagnole ne semble pas comprendre, non plus, la violence contre les femmes comme une violence structurale.

Nous savons bien qui fait la législation et qu’elle est toujours à la traîne des demandes sociales. Mais, avant de parler au sujet de ce qu’il est possible ou pas de dénoncer, il faut s’interroger sur l’unique moyen qui nous est proposé pour porter plainte. Nous sommes en train de demander, par exemple, à des populations qui sont poursuivies par la police à travers des rafles ou des expulsions, de porter plainte devant les mêmes forces de police qui les menacent. C’est ridicule et hors sujet. Tout est à changer de haut en bas. Cela est en train de se faire, mais peu à peu. Ce qui est dommage car l’urgence est là.

  • Urgent parce que toutes les femmes nous pouvons subir la maltraitance, personne n’en est libre …

Oui. La maltraitance peut nous atteindre toutes. Avoir lu ou faire de l’activisme ne nous libère pas de la possibilité de la vivre, parce qu’elle est extrêmement invisibilisée, parce que nous partons d’une construction de genre qui nous fait être obligatoirement coupables et celles qui prennent soin des autres, et c’est un piège des plus compliqués à démonter, car cela va au-delà de la situation de maltraitance, mais part de la manière comment on nous apprend à être au monde. Après, il y a cette grande solitude, qui fait que c’est très difficile d’expliquer ce qui nous arrive. Etre féministe et activiste, ne rend pas plus facile le fait d’avoir à expliquer ce que nous subissons et souffrons en termes de violence.

  • Pourquoi est-ce si difficile de rendre visible la maltraitance ?

Il est difficile de la visibiliser parce qu’elle est soutenue par toute une série de propagande qui fait qu’elle est normalisée, depuis les chansons de la Pop jusqu’au Reggaeton, par exemple. La plupart de la maltraitance ne se voit pas, parce qu’elle est cachée derrière les différentes formes de l’amour romantique.  Cela est ancré bien au-delà du rationnel qu’il est possible de démonter en lisant et en faisant des réunions pour en parler.

  • Et comment se soutient ce système de domination machiste ?

D’un côté, il y a une question d’habitus, comme disait Pierre Bourdieu, c’est-à-dire, l’habitude, la manière dont les choses se passent et qui permettent qu’elles puissent se reproduire parce qu’elles sont extrêmement intériorisées. Le public s’habitue à une série d’images, de propositions que les médias continuent à reproduire car elles sont réellement intériorisées. Cela génère un cercle vicieux qu’il est très difficile de casser. Ce serait comme le côté innocent, si on peut dire.

  • Et l’autre ?

L’autre côté, c’est que toutes ces violences apportent une série de bénéfices au capitalisme, aux pouvoirs établis. Cela apporte des bénéfices qu’il y ait une partie de la population, les femmes, qui soit minorisée. Et cela, si nous l’envisageons uniquement des femmes en tant que femmes, mais si nous si on ajoute les éléments de race, de classe sociale, de santé mentale, d’âge … alors, la montagne est énorme ! Ceci est bien utile pour le système, parce que cela génère une forme de gouvernabilité, cette parole qui est à la mode en positif y que me déchire, toute simple : si on hiérarchise la population et si certains exercent des violences contres les autres, parce qu’elles sont en-dessous, c’est résolu, on a l’armée.

  • C’est à ce moment-là que l’on parle d’un système patriarcal. Comment faut-il comprendre ce terme ?

Toutes les formes de domination sont souvent envisagées à partir de la notion de genres qui fonctionnent de la même manière. Et ce n’est pas le cas. Tout est domination masculine, mais tout n’est pas patriarcat. Gayle Rubin définit le patriarcat comme une forme méditerranéenne. La patriarcat originel est Abraham, qui est le père du judaïsme, du Christianisme et de l’Islam, la représentation du berger qui contrôle le troupeau et les femmes. Cela me paraît intéressant, parce que souvent nous voyons l’Islam comme quelque chose d’étrange et pourtant, l’origine en est le même. En ce qui concerne les sociétés latinoaméricaines, Gloria Anzaldúa, par exemple, montre la continuation des formes de domination présentes pendant la colonisation. Souvent, quand nous voyageons, il nous arrive de penser « quelle société si machiste », alors que c’est simplement qu’il s’exprime de manière différente. Cela nous surprend parce ce que nous ne sommes pas habituées à ces formes-là, mais aux nôtres, que nous avons tellement assimilées que nous les voyons plus.

  • De manière générale, mais, la domination masculine montre son pouvoir d’une manière bien concrète : en établissant des relations de hiérarchie, elle soumet à travers la violence.

La violence est clairement une question de pouvoir, c’est une question de chosification et de deshumanisation de l’autre, de la possibilité que cela se passe. La femme n’a pratiquement jamais ce pourvoir. J’ai écrit, il y a peu, un texte sur la culture du viol et les théoriciens comprennent uniquement le viol comme un pouvoir qui s’exerce contre les femmes. C’est quelque chose qui m’hérisse le poil, parce que les chiffres d’enfants violés par d’autres hommes est très élevé. Cette violence s’exerce également sur d’autres collectifs. Cela m’irrite également quand, dans des situations, où les femmes ont le pouvoir, cette violence existe également. Je pense, par exemple, des viols d’homme de la part de femmes soldats, dans la prison d’Abu Ghraib.

  • Et, quand nous avons compris que le pouvoir s’exerce par la violence, quand nous avons appris qu’une femme doit maintenir une posture qui la rend coupable, comment fait-on pour déconstruire les rôles ?

Il n’y a pas un processus de déconstruction suivi d’un de construction : ils sont simultanés. Je ne sais pas comment nous y arrivons, mais je sais que, les femmes, nous avons la capacité de le faire et que nous avons besoin de nous accompagner les unes les autres pour trouver les mécanismes et les stratégies pour y arriver. Il faut également avoir à l’esprit que toutes les stratégies de résistance sont légitimes Je pense, concrètement, quand la violence de genre est accompagnée de racisme. Quand nous parlons de violence contre les femmes, il semble que nous parlons uniquement de machisme, mais le racisme est une violence contre les femmes, le capitalisme est une violence contre les femmes. Les femmes, nous subissons toutes les formes de violence en même temps et de manière bien plus multiple que les hommes.

  • Donc, comme fait-on pour résister contre ce système de domination ?

Il y a des théories qui centrent leur analyse uniquement sur un point, les perspectives monofocales qui expriment que lorsqu’il n’y aura plus de genres tout sera résolu ou quand il n’y aura plus de classes sociales tout sera résolu, ou quand il n’y aura plus de racisme tout sera résolu … Je pense, comme Patricia Hill Collins, que les violences comme formes de domination ne sont pas une matrice, mais un réseau. Donc, il faut faire un changement de dynamique depuis différentes axes. Ce n’est pas clair, pour moi, de comment refaire les relations, mais je suis assez convaincue que le change passe les dynamiques et non pas par le résultat immédiat, qui souvent n’est pas celui escompté. Je ne crois pas que le genre seul contre le patriarcat puisse provoqué une quelconque chute.

  • Mais, si nous rompons avec la hiérarchie de genre, il sera possible de le faire avec tout le reste.

On peut être en train de rompre une hiérarchie établie par le genre et, en même temps que la hiérarchie de race peut paraître fantastique. La hiérarchie de classe peut paraitre terrible, mais la hiérarchie par orientation sexuelle peut sembler correcte. Nous sommes pleines de contradictions. J’aime beaucoup la pensée de Boaventura de Sousa Santos qui parle toujours du patriarcat, du capitalisme et du racisme comme des trois principaux axes de domination. Il affirme qu’ils vont effectivement ensemble et qu’ils se rétroalimentent. Que cela vaut la peine, à chaque fois, de regarder quel est l’axe émergeant. Et se fixer sur ce point ne veut pas dire qu’il faut aller vite et oublier toutes les autres luttes. Cela veut dire qu’à partir de nos luttes, nous avons à prendre en compte cet axe.

  • Je pense aux femmes réfugiées, aujourd’hui c’est le collectif le plus vulnérable, mais je ne sais pas si nous sommes en train de vraiment les prendre en compte comme il faut.

Est-ce que lorsque nous pensons en la lutte contre la violence machiste, nous pensons aux femmes réfugiées ? Non, nous imaginons que c’est un autre type de violence, mais ce sont également des femmes. Même si nous sommes des femmes, nous sommes des femmes blanches, en situation de pouvoir, et nous devons le prendre en compte. Nous avons toujours à nous organiser après que ce collectif en est fait la demande explicite. Je pense au débat sur le voile, à toutes les féministes noires. J’ai déjà écrit sur le sujet, qu’elles nous ont déjà demandé de ne pas mélanger les concepts, que ce n’est pas la même chose d’être une femme noire dans un contexte raciste qu’être femme dans un groupe hégémonique. Les féminismes, au pluriel, doivent bien plus le prendre en compte, que jusqu’à présent.

  • De fait, maintenant, il y a des femmes, issues du monde de la culture de masses et du showbiz qui claironnent une sorte de féminisme dilué, qui convient au système de domination, bien plus qu’il ne représente une lutte.

C’est vrai que, souvent, on la sensation qu’on est en train de surfer sur un féminisme de surface et que, rarement, on arrive à un réel engagement, mais je pense que cela sert probablement à quelqu’un. Et si ce genre de message arrive là où n’arrive pas le mien ? J’ai le sentiment que chacune fait ce qu’elle peut et que l’ennemi est bien là, de l’autre côté. Par exemple, même si les quotas sont effrayants, je me rends compte qu’ils ont une fonction. A partir de mon expérience d’activiste contre l’islamophobie, quand je dis « si à cette conf, il n’y a pas de musulmanes, je n’y vais pas », les gens bougent et, ensuite, lors d’autres colloques, on pense à elles bien avant moi. C’est une question de résistance. Il semble que si on ne fait pas du forcing, rien ne change. Maintenant, cela dérange qu’il n’y ait pas de parité. Cela commence à changer.

Publicités

La violence de genre et l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

427270_272512772821757_100001891084709_719878_49667860_n
L’amour romantique nuit gravement à ton autonomie

Je publie aujourd’hui, la traduction d’un article déjà ancien de Coral (2013). Il date plus ou moins de l’époque où j’ai, à la fois, connu le concept de polyamour et compris, grâce à Coral, les dégâts que fait l’amour romantique sur nos relations. 

Coral l’a écrit dans un contexte espagnol, puisqu’elle est de ce pays et latino-américain car elle habite au Costa Rica. Mais, même si les exemples ou les contextes qu’elle présente, s’y rattachent, l’ensemble de l’article peut s’appliquer partout. 

En France, et dans d’autres pays francophones, il est beaucoup question de Pervers Narcissiques et jamais d’Amour Romantique. C’est le psychanalyste français Paul-Claude Racamier, qui  a parlé le premier de « perversion narcissique ». Le concept a été repris ensuite par le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer, spécialiste du couple et de la famille , auteur de « Le pervers narcissique et son complice », publié en 2004. Je me suis souvent interrogée, et je continue à le faire, à ce sujet. J’ai été perplexe, lorsqu’en mars dernier, j’ai assisté à un colloque au Sénat, sur le harcèlement moral dans la vie privée, où il était question de violences conjugales et il n’y a été pratiquement question que du PN. Comme si c’était la seule réponse à une situation globale, qui touche une grande majorité de femmes. 

Je le ressens comme un écran de fumée, qui empêche de voir bien d’autres éléments, présents dans notre société patriarcale, comme le machisme et l’amour romantique, dont parle Coral, depuis bientôt 10 ans., qui sont responsables des violences contre les femmes. 

En Espagne, les publications, les ateliers, conférences et événements, autour de l’amour romantique sont très fréquents, souvent maintenant au niveau institutionnel (mairies, système scolaire, gouvernements autonomes, …), tout comme le féminisme, avec 5 millions de femmes dans les rues pour le 8 mars 2018, ou encore, pour protester contre la sentence de la « manada »

____________________________________________________________________________________________

L’amour romantique est l’instrument le plus puissant qu’il soit pour contrôler et soumettre les femmes, particulièrement dans les pays où elles sont des citoyennes à part entière et où elles ne sont pas, légalement, la propriété d’un homme. Ils sont nombreux à savoir mélanger la tendresse avec la maltraitance et provoquer ainsi une dépendance. Ils utilisent à loisir, le binôme maltraitance-bienveillance pour énamourer à la folie et ainsi pouvoir dominer.

Kalimán, un proxénète mexicain qui explique comment il arrive à prostituer ses femmes, en est un bon exemple : il choisit les plus pauvres et dans le besoin, de préférence celles qui souhaitent sortir d’un enfer familial, ou celles qui ont grandement besoin de tendresse parce qu’elles se sentent isolées socialement. Les autres macs suivent son scénario pas à pas : d’abord donner beaucoup d’amour, offrir moultes attentions et cadeaux pendant deux mois, en leur faisant croire qu’elle est la femme de leur vie et qu’elle aura toujours de l’argent pour se sentir comblée. Puis, il la laisse quelques jours dans un bordel, avec d’autres filles, à manière de « thérapie ». Si elle se révolte, si elle résiste, si elle se fâche, il la laisse toute seule. Il ne demande jamais pardon. Il la laisse souffrir jusqu’à ce qu’elle tombe à genoux. Le macho doit se maintenir droit, montrer du mépris, partir dans les moments de plus grande colère et jamais croire aux larmes de sa femme. Avec cette technique, ils ont la certitude qu’elles accèderont à ce qu’ils voudront et qu’elles feront le trottoir. La grande majorité ne sait pas où aller et, selon eux, une fois qu’elles goûtent au luxe, elles ne veulent plus retourner à la pauvreté.

Ce récit horrible est très fréquent un peu partout dans le monde. Non seulement de la part de proxénètes et de macs, mais aussi de la part de bien d’amoureux ou de maris qui traitent les femmes comme un animal sauvage qu’il faudrait dompter pour qu’elles soient fidèles, soumises et obéissantes. Beaucoup continuent à penser que les femmes sont nées pour les servir et pour les aimer. Et beaucoup de femmes le croient également.

« Par amour », bien des femmes s’affèrent à des situations de maltraitance, d’abus et d’exploitation. « Par amour », elles s’accrochent à des mecs horribles qui au départ avaient l’air de princes charmants, mais qui, par la suite, les trompent, les arnaquent, profitent d’elles ou vivent à leurs crochets. « Par amour », elles supportent insultes, violences et mépris. Elles sont capables de s’humilier « par amour » et revendiquer tout ce dont elles sont capables de faire « par amour ». « Par amour », elles se sacrifient, elles se dévalorisent, elles perdent leur liberté, elles perdent leurs réseaux sociaux et affectifs. « Par amour », elles oublient leurs rêves et objectifs, “par amour » elles entrent en compétition avec d’autres femmes et elles en se fâchent pour toujours, « par amour », elles peuvent tout abandonner.

Cet “amour”, quand il arrive, les rend véritablement femmes, les dignifie, les fait se sentir pures, donne du sens à leur vie, leur donne un statut, les élève par-dessus de l’ensemble des mortels. Cet « amour », n’est pas seulement de l’amour, c’est aussi « ce qui les sauve ».

Les princesses, dans les contes de fée, ne travaillent pas, c’est le prince qui les maintient. Dans notre société, être aimée est synonyme de succès social, le fait qu’un homme choisisse une femme, lui donne de la valeur, la fait se sentir spéciale, la rend mère, elle devient une dame.

Cet « amour » les attrape dans des contradictions absurdes : « je devrais le quitter, mais je ne peux parce que je l’aime/parce qu’avec le temps il changera/parce qu’il m’aime/parce que c’est ainsi ». C’est un « amour » basé sur la conquête et la séduction, sur une série de mythes qui rendent esclave, comme celui de « par amour, tout est possible », ou « lorsqu’on trouve sa moitié, c’est pour toujours ». Cet « amour » promet beaucoup mais en fait, il remplit de frustration, enchaine à des êtres qui ont tout pouvoir sur les femmes, les soumets à des rôles traditionnels et sanctionne si elles ne s’accordent pas aux canons établis pour elles.

Cet “amour” les fait, également,  être dépendantes et égoïstes, parce qu’elles utilisent des stratégies pour arriver à leur fin, parce qu’on nous apprend que pour recevoir, il faut donner et parce qu’il y a toujours l’espoir que l’autre abandonnera tout comme elles le font. Cet « amour » ressenti est tel, qu’il peut les transformer en être aigris qui font continuellement des reproches et des réclamations. Si leur « amour » n’est pas correspondu, elles se victimisent et font du chantage (« moi qui fait tout pour toi »). Cet « amour » les amènent dans un enfer où elles ne sont pas correspondues, où quand ils sont infidèles, ou quand ils les quittent, elles se retrouvent seules au monde, loin des amitiés, de la famille et du voisinage, uniquement dépendantes d’un mec qui croit qu’il a du pouvoir sur elles.

Mais cet “amour”, n’est pas de l’amour. C’est de la dépendance, c’est un besoin, c’est la peur de la solitude, c’est du masochisme, c’est une utopie collective, mais ce n’est pas de l’amour.

Nous aimons de manière patriarcale : c’est le romanticisme patriarcal. Un mécanisme culturel qui perpétue le patriarcat. Bien plus puissant que les lois: l’inégalité est blottie dans nos cœurs. Nous aimons à partir d’un concept de propriété privée et sur la base de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Notre culture idéalise l’amour féminin comme un amour inconditionnel, dévoué, zélé, soumis et fervent. On nous apprend à attendre et à aimer un homme avec la même dévotion que l’on croit en Dieu ou qu’on attend le Messie. 

On nous a appris a aimer la liberté des hommes, mais pas la nôtre. Les grandes figures politiques, de l’économie, des sciences ou de l’art sont des hommes, depuis toujours. Les hommes sont admirables dans la mesure qu’ils ont le pouvoir : ainsi, les femmes qui n’ont pas de ressources financières ou des propriétés, ont besoin des hommes pour survivre.

Les inégalités économiques, pour des raisons de genre, mènent les femmes à la dépendance économique et sentimentale. Les hommes riches semblent attirants parce qu’ils ont du fric et des opportunités, parce qu’on nous a enseigné depuis toutes petites que nous serons sauvées si nous nous marions. On ne nous apprend pas à lutter pour l’égalité, à avoir les mêmes droits, mais à être la plus belle et trouver quelqu’un qui puisse nous soutenir, qui nous aime et nous protège, même si pour cela nous devons ne plus avoir d’amies, même si cet homme est violent, désagréable, égoïste ou sanguin. L’exemple plus clair est dans les « capos » ou les trafiquants de drogue : ils ont les femmes qu’ils veulent, tout comme ils ont les voitures, la drogue, la technologie qu’ils veulent. Ils ont tout pouvoir pour attirer des jeunes femmes esseulées et/ou sans ressources.

Cette inégalité structurelle qui existe entre les femmes et les hommes se perpétue à travers la culture et l’économie. Si nous avions droit aux mêmes ressources financières ou si nous pouvions élever nos enfants de manière communautaire, en partageant les ressources, nous n’aurions pas de besoins basés sur la nécessité, je pense que nous aimerions avec beaucoup plus de liberté, sans intérêts financiers au milieu. Et il y aurait beaucoup moins d’adolescentes qui croient que parce qu’elles tombent enceintes, elles s’assurent l’amour du macho ou, tout au moins elles auront une pension alimentaire pendant vingt ans.

Les hommes apprennent également à aimer à partir de l’inégalité. Ce qu’ils apprennent en premier c’est que lorsqu’une femme se marie avec eux, elle devient « ma femme », quelque chose comme « mon mari », mais en pire. Les mecs ont deux options : ou ils aiment à partir d’une relation de macho alpha ou bien, ils se mettent à genoux devant une femme, en signe de soumission (c’est elle qui porte le pantalon). Les hommes semblent être à peu près tranquilles dès le moment qu’ils se sentent aimés, car la tradition leur indique qu’ils n’ont pas à donner beaucoup d’importance à l’amour dans leurs vies, ni laisser que les femmes envahissent tous leurs espaces, ni montrer leur tendresse en public.

Mais tout cela se brise lorsqu’une femme souhaite se séparer et suivre son propre chemin. Dans notre culture, le divorce se vit comme un traumatisme, et les instruments que les hommes ont à leur service fasse à cela, sont peu nombreux : ils peuvent se résigner, se déprimer, s’autodétruire (certains se suicident, d’autres se bagarrent à mort, d’autres conduisent à grande vitesse). C’est là que rentre en jeu la question de l’honneur, l’indicateur principal de la double morale : les hommes de manière naturelle poursuivent les femelles, les femmes doivent donc mourir assassinées si elles ne leur permettent pas d’arriver à leur dessein. Pour les hommes traditionnels, la virilité et l’orgueil sont au-dessus de tout objectif : il est possible de vivre sans amour, mais pas son honneur.

Des millions de femmes meurent tous les jours au nom de « crimes d’honneur », aux mains de leur conjoint, leur père, leur frère, leur amant ou se suicident (poussées par les évènement (ND) ou leur propre famille). Les motifs : parler avec un autre homme qui n’est pas leur conjoint, avoir été violée, vouloir se séparer ou divorcer. Une petite rumeur peut, à elle seule, tuer une femme. Et ces femmes-là, ne peuvent pas survivre en dehors de leur communauté : elles n’ont pas d’argent, elles ne sont pas libres, elles ne peuvent pas travailler hors de chez elle. Elles ne peuvent pas s’échapper.

Même les femmes qui ont des droits, peuvent se trouver attrapées dans des relations conjugales ou sentimentales. La dépendance émotionnelle ne distingue pas les clases sociales, les cultures, les religions, l’âge ou l’orientation sexuelle. Nombreuses sont les femmes sur cette planète qui se soumettent à la tyrannie « de tout supporter par amour ».

Dans ce sens, l’amour romantique est un instrument de contrôle social, et également un anesthésiant. Il est vendu comme une utopie réalisable, mais pendant que l’on marche vers elle, en cherchant la relation parfaite qui nous rendra heureuse, nous réalisons que la meilleure manière de s’accomplir c’est de perdre sa propre liberté, et renoncer à tout, pour maintenir la paix des ménages.

Dans cette harmonie supposée, les hommes traditionnels souhaitent des femmes bien sages qui les aiment sans rien demander (ou très peu) en échange. Plus ses femmes ont une estime d’elles-mêmes détériorées (par les hommes -ND-), plus elles se victimisent, plus elles deviennent dépendantes. C’est ainsi qu’elles ont du mal à voir que l’amour n’a rien à voir avec la soumission, ni avec le sacrifice, ni dans le fait d’avoir à tenir le coup.

Le couple est le pilier fondamental de notre société. C’est pour cela que les impôts, l’église, les banques, etc., pénalisent les célibataires, en promouvant le mariage hétérosexuel. Quand il n’y a plus d’amour ou qu’il s’amenuise, nous le vivons comme un échec ou comme un trauma. Nous sommes complètement désespérées : nous ne savons pas comment prendre d’autres chemins, nous ne savons pas traiter avec tendresse la personne qui souhaite s’éloigner. Nous ne savons pas gérer nos émotions : c’est pour cela qu’il y a souvent des menaces, des crises, des insultes, des reproche et des vengeances.

C’est pour cela, également, que tant de femmes sont punies, maltraitées et assassinées quand elles décident de se séparer et avoir une autre vie. La quantité d’hommes qui n’ont pas les moyens de se confronter à la séparation est encore plus grande ; puisque depuis enfants ils ont appris à être les plus forts et que les conflits se résolvent par la violence. Si ce n’est pas chez eux, c’est par la télé : leurs héros se font eux-mêmes justice en utilisant la violence, en imposant leur autorité. Les héros ne pleurent pas, sauf si c’est parce qu’ils ont atteint leur objectif (une coupe de foot ou exterminer des aliens).

Ce qu’apprennent les films, les contes, les romans, les séries, c’est que les copines des héros les attendent patiemment, les adorent et prennent soin d’eux, qu’elles sont disponibles pour leur donner de l’amour quand ils en ont le temps. Les filles sur les pubs offrent leur corps comme une marchandise, l’amour des gentilles petites femmes des films est une trophée au courage féminin. Les femmes bien ne quittent pas leur conjoint. Les mauvaises femmes qui croient qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps et de leurs sexualité, celles qui croient pouvoir diriger leur vie comme elles veulent, celles qui se révoltent, terminent toujours par être punies (par la prison, la maladie, l’ostracisme social ou la mort).

Les mauvaises femmes, ne sont pas détestées uniquement par les hommes, mais aussi les femmes bien, parce qu’elles déstabilisent l’ordre « harmonieux », en prenant leurs propres décisions et en rompant leurs liens. Les médias présentent très fréquemment les cas de violences contre les femmes comme des crimes passionnels, et justifient les assassinats ou la torture par des expressions comme « ce n’était pas une personne tout à fait normale », « il avait bu », « elle était avec quelqu’un d’autre », « il est devenu fou quand il l’a appris ». S’il la tue, c’est “parce qu’elle a sûrement dû faire quelque chose ». La faute retombe toujours sur elle et c’est lui la victime. Elle a fait un faux pas et elle mérite être punie, lui mérite de la punir pour calmer sa douleur et reconstruire son orgueil.

La violence est une composante structurelle dans nos sociétés inégalitaires, c’est pour cela qu’il est important de ne pas confondre amour et possession, comme il ne faut pas confondre la guerre et « l’aide humanitaire ». Dans ce monde où la force est utilisée pour imposer des mandats et contrôler les personnes, où la vengeance est encensée comme mécanisme pour gérer la douleur,  où les punitions sont utilisées pour corriger les déviances ou la peine de mort sert à conforter les offensés, il est encore plus nécessaire d’apprendre à bien s’aimer.

Il est vital de comprendre que l’amour doit avoir pour base la bienveillance et l’égalité. Mais pas seulement au niveau de notre partenaire, mais en ce qui concerne la société tout entière. Il est fondamental d’établir de relations égalitaires où nos différences nous enrichissent et ne servent pas à nous soumettre. Il est également essentiel que les femmes ne vivent pas sujettes à « l’amour », tout comme enseigner aux hommes à gérer leurs émotions pour qu’ils sachent contrôler leur colère, leur impuissance, leur peur et qu’ils comprennent que les femmes nous ne sommes pas des objets à leur disposition, mais des compagnes. De plus, il est extrêmement important de protéger les enfants qui souffrent, chez eux,  des violences machistes, parce qu’ils sont exposés à l’humiliation et aux larmes de leur héroïne, leur mère, qu’ils doivent supporter les cris, les coups et la peur, parce qu’ils vivent dans la terreur (d’un père violent -NT- ), parce qu’ils deviennent orphelins, parce que leur monde est un enfer.

Il est urgent d’en finir avec le terrorisme machiste : en Espagne plus de personnes sont mortes à cause de lui qu’à cause du terrorisme de l’ETA. Pourtant, les gens s’indignent bien plus devant ce deuxième, sortent manifester dans la rue contre lui et prennent soin des victimes. Le terrorisme machiste est considéré comme une affaire entre particuliers, qui ne touche que certaines femmes. C’est pour cela que beaucoup de personnes ne réagissent pas lorsqu’elles entendent des cris de secours, ne dénoncent pas, n’interviennent pas. Si on regarde les chiffres, on voit combien le personnel est politique, et également économique : la crise augmente la terreur, mais bien des femmes ne peuvent pas se séparer et le divorce coûte cher. C’est pour cela que, dans de nombreux cas, des femmes font marche arrière. Le prix d’un jugement, en Espagne, fait que beaucoup femmes n’imaginent même pas pouvoir porter plainte, car faire appel à la justice n’est possible que pour les riches.

Il est urgent de travailler avec les hommes (prévention et traitement) et protéger les femmes ainsi que leurs enfants. Il faut que les femmes se sentent fortes, mais il est également nécessaire de travailler avec les hommes, sinon toute lutte sera vaine. Il est nécessaire de promouvoir des politiques publiques pour qu’elles aient une vision de genre, il est nécessaire que les médias aident à lutter contre cette forme de terreur qui est présente dans tant de foyers de part le monde.

Un changement social, culturel, économique et sentimental est nécessaire. L’amour ne peut plus se baser sur la notion de propriété privée, et la violence ne doit plus être l’instrument pour résoudre les problèmes. Les lois contre les violences de genre sont très importantes, mais elles doivent être accompagnées d’un changement dans nos structures émotionnelles et sentimentales. Pour que cela soit possible, il faut changer notre culture amoureuse et promouvoir d’autres modèles qui ne sont plus construits dans l’intention de nous soumettre ou nous dominer. D’autres modèles féminins et masculins, qui ne soient pas basés sur la fragilité des unes et la brutalité des autres.

Nous avons à apprendre à rompre avec les mythes, à nous défaire des impositions de genre, à dialoguer, à passer de bons moments avec les personnes qui font un bout de chemin dans notre vie, à nous unir et à nous séparer en liberté, à nous traiter avec respect et tendresse, à assimiler les pertes, à construire de belles relations. Nous avons à rompre avec les cercles de douleur dont nous avons hérité et que nous reproduisons inconsciemment. Nous avons à nous libérer en tant que femmes, mais aussi en tant qu’hommes, du poids des hiérarchies, de la tyrannie des rôles imposés et de la violence.

Nous avons à faire un travail sur nous-même afin que l’amour se répande et que l’égalité soit une réalité, bien au-delà des discours. C’est pour cela que ce texte est dédié à toutes les femmes et à tous les hommes qui luttent contre la violence de genre autour du monde : groupes de femmes contre la violence, groupes d’autoréflexion masculine, autrices/auteurs qui font des recherches et écrivent sur le sujet, artistes qui travaillent pour rendre visible ce fléau social, les  politicien.ne.s qui travaillent pour promouvoir l’égalité, les activistes qui sortent dans la rue pour condamner la violence, des maîtres.ses et les professeur.e.s qui font un travail de sensibilisation dans les salles de classe, les cyberféministes qui cherchent des signatures pour rendre  visibles les meurtres et font changer les lois, les leaders qui travaillent dans les communautés pour éradiquer la maltraitance et la discrimination contre les femmes. La meilleure manière de lutter contre la violence c’est d’en finir avec les inégalités et le machisme : en analysant, en rendant visible, en déconstruisant, en dénonçant et en réapprenant autrement, ensemble.

 

 

Pensée monogame au-delà des couples « ou mémoires d’une C » (ou pourquoi je déteste vraiment la monogamie) – Wuwei (Natàlia)

26815251_10215150316090266_672273979308764626_n
Ilustration de Wuwei (Natàlia)*(Traduction à la fin de l’article)

Cela fait quelque temps que je lis ce que Natàlia écrit sur les « C ». Notamment sur son mur Facebook. Mais je n’ai jamais assisté à une des présentations ou ateliers, qu’elle organise sur le sujet.

Voici, qu’enfin, elle publie un texte sur ce thème et je suis vraiment contente de pouvoir le traduire, afin de partager ses idées parmi le lectorat francophone.

( J’ai rajouté « ou mémoires d’une C » au titre original, parce que c’est le sujet de départ de cet article et celui de la conférence présentée lors des 3é Jornades d’Amors Plurals, en janvier dernier, à Barcelone.)

Jo amo C a
Photo Monica Rabadan.

___________________________________________________________________________________________

Cet article est un résumé (très résumé) de la présentation “Mémoires d’une C”, que j’ai proposée en novembre de l’année dernière et que j’ai répétée en janvier dernier, lors des 3e Jornades d’Amors Plurals (à Barcelone).

A et B ont une relation. B connaît C, A et B commencent à prendre des décisions au sujet de cette relation, mais ces décisions affectent également la relation entre B et C. Néanmoins, C n’en sera informée [1] à aucun moment. Lors des groupes de discussions, il s’agit souvent de donner son opinion sur A ou sur B, mais personne ne se demande comment se sent ou ce dont a besoin C. Finalement, il y a une décision et c’est fort probable que C ne sera informée que du verdict final. Au mieux, il lui sera possible d’exprimer son accord ou pas (sans plus de nuances). Lorsqu’il y a un « conflit » entre A et B à cause de l’existence de C, cette situation se présente fréquemment mais, il arrive également, que C soit complètement effacée.

J’ai commencé à me préoccuper pour les C (et pour toutes les autres lettres qui la suivent), quand j’ai remarqué que dans les groupes de discussion, il y avait des exemples de conflits entre A, B et C (lettres utilisées pour garder l’anonymat des personnes). C y était mentionnée, dès le premier moment, comme “un problème », comme « un objet » et non pas comme « un sujet » : tout le monde y allait de son avis sur des aspects qui affectaient C, mais personne ne se posait la question de comment C se sentait ou de ce qu’elle pouvait souhaiter. On parlait de C mais pas avec C. A ce moment-là, je vivais moi-même une relation où je sentais que tout était défini par des éléments qui m’étaient extérieurs et que je n’avais pas de voix, ni possibilité de comprendre, ni droit à décider … et que mes émotions ou mes besoins étaient effacés ou méprisés.

La pensée monogame au-delà du couple

Les normes imposées par la pensée monogame, en ce qui concerne les relations romantiques et sexuelles, influencent tout type de relations. La manière comme nous devons être en lien se fait selon le statut relationnel (couple, amitié, etc) et chaque statut est placé à des niveaux différents, formant des hiérarchies. Cette pensée génère une demande d’exclusivité pour le couple, non seulement d’ordre sexuel : cela touche quasiment tous les aspects de la vie. Il s’agit de la quantité de temps passé ensemble, des activités qui ne peuvent pas être partagées avec d’autres (comme les vacances ou l’éducation des enfants) ou simplement, la reconnaissance de cette relation. C’est cette reconnaissance qui nous aide à nous sentir appréciée et à valoriser chacune de nos relations et à « reconnaitre » notre existence (sans cette reconnaissance, bien des aspects, que nous apporte la relation, sont facilement effacés et la possibilité d’engagement et de prendre soin, ne sont pas reconnus). Cette reconnaissance n’existe que dans le cas des relations de couple.

Malgré toute la violence qu’il peut y avoir dans une relation de couple, elle bénéficie d’un privilège social. A travers des demandes d’exclusivité, spécialement celle de la reconnaissance, une hiérarchie s’installe entre les relations. Cela permet d’établir des « normes », imposées par cette relation, sur les « autres » relations. Dites relations finissent par être dominées par les couples, sans qu’elles aient leur mot à dire. J’en profite pour préciser que hiérarchie et importance ou priorité ne sont pas du même ordre : avoir différentes relations dans des ordres différents d’importance ou de priorité, ne veut pas dire qu’il s’agit de hiérarchie. Il est tout à fait possible d’avoir des relations à différents degrés d’importance ou de priorité, ou bien dans lesquelles, ce qui est partagé est totalement différent, sans que cela n’implique que ces personnes n’aient pas leur mot à dire sur ce qui les affecte.

Cette pensée monogame efface également des liens, des émotions et des violences. Cela a pour effet que, lorsque l’on parle de “relation », tout le monde comprend « relation de couple », que dès que l’on mentionne des « sentiments » par défaut, on pense à ceux d’ordre « romantique » ou bien encore, si nous parlons de violences de genre, ou de maltraitance, il est habituel de penser d’abord aux violences conjugales, effaçant ainsi tous les autres types de relations qu’il existe en dehors du couple. C’est ainsi qu’il est fréquent de prêter plus attention aux émotions qui viennent de la relation de couple qu’à celles de tout autre relation (niant ainsi toute possibilité d’accompagnement émotionnel ou même empêchant les personnes de s’exprimer à ce sujet).

Cette pensée peut se reproduire lorsque nous parlons de nos relations comme « sexo-affectives », ou sans les nommer clairement, car cela implique la possibilité de les hiérarchiser. En effet, plus une relation est « amoureuse/romantique » ou/et « sexuelle », plus elle a tendance à être placée en haut de l’échelle des hiérarchies. C’est également le cas lorsqu’il y a une relation « de couple » avec plus de deux personnes [2], ou dans les relations non-monogames, quand il y a un « couple principal » et des relations secondaires. Par ailleurs, il est également possible de construire des relations hiérarchisées pour d’autres raisons que l’amour romantique ou le sexe.

Violence monogame

Cette violence s’exprime de différentes formes selon le type de relation : il y a celles qui se produisent dans les relations de couples, mais il y en a d’autres qui se produisent sur les autres relations et qui se basent, par exemple, sur le fait de les effacer du paysage. Un exemple, c’est que cette relation n’est pas reconnue, que des expressions stéréotypées sont utilisées, comme « l’autre », « l’amante » (concepts qui indiquent une altérité), ou que l’on les considère comme « seulement » des relations amicales (en le plaçant, de fait, dans un niveau inférieur). Violence qui fait qu’il y a comme intention que C ne soit « rien, ni personne » pour ne pas « fâcher » A ou B, qui est en couple et avec qui on est en relation, ou que C ne soit pas entendue lorsqu’elle exprime un certain inconfort dans la relation, ou que les soucis de A ou B, soient toujours une priorité, quel qu’ils soient et quelque soit le contexte.

Les personnes qui peuvent se sentir les plus touchées par ce genre de violence sont celles qui sont traversées par d’autres structures (comme le machisme, l’hétérosexisme, le racisme, le classisme, la psychophobie, etc.). De plus, certaines personnes avec beaucoup de privilèges peuvent profiter de la situation et la retourner à leur profit, car s’il s’agit de relations peu impliquantes, ces personnes peuvent conserver tranquillement leurs privilèges, sans avoir à donner de leur temps, prendre soin des autres ou s’engager.

Rompre avec la pensé monogame 

Le consumérisme relationnel, fait que nous nous retrouvons souvent dans une situation vulnérable. Le couple semble être le seul refuge possible dans une société patriarcale, capitaliste et agressive, spécialement pour les personnes traversées par la violence structurelle [3]. Souvent, ce fait est signalé, mais le manque de préoccupation et de soin en dehors du couple (ou de certain type de relations ou de hiérarchies), y est oublié. Il n’est pas considéré comme un des problèmes importants, laissant ainsi la porte ouverte à la reproduction du même modèle de couple, présenté comme la « solution » à tous les maux.

Rompre avec la monogamie ne devrait pas « seulement » vouloir dire : rompre avec une pensée qui ne nous autorise pas à avoir plus d’un « couple » ou à avoir des relations sexuelles avec d’autres. Cela ne devrait pas, non plus, “seulement” impliquer comment le faire, sans nous faire mal entre couples ou partenaires sexuelles. Selon moi, rompre avec la monogamie, c’est aller jusqu’à la racine du problème : c’est rompre avec cette hiérarchie constate, l’objectivation qui efface les liens, le prendre soin de l’autre et les engagements, tout comme les violences ou la maltraitance. A mon sens, rompre avec la monogamie veut dire apprendre à être plus conscientes des « autres » : de toutes les personnes avec qui nous sommes en lien, mais également celles qui le sont avec nos relations. Nous avons toutes le droit d’être reconnues, d’avoir de l’affection, des soins et pouvoir « être ».

____________________________________________________________________________________________

Traduction de l’illustration de l’article

* Salut: je suis une C.

  • Je ne peux pas définir la relation
  • Je n’ai pas de voix
  • Je n’ai pas d’opinions, ni de souhaits, ni de besoins ou de volonté.
  • Ma relation n’est pas reconnue
  • Je ne peux pas participer aux processus de prise de décision sur les aspects qui me concernent
  • Je suis invisibilisée.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde. NDT

[2] Trio ou trouple, par exemple – NDT

[3] « … ce concept est apparu dans les écrits scientifiques pour la première fois en 1969 dans la théorie de la paix élaborée par Johan Galtung. Cette théorie présente la violence comme l’écart entre une situation réelle et une situation potentielle, où les besoins de certains groupes ne sont pas comblés, alors que les ressources sont présentes de façon suffisante pour les satisfaire » in Analyser la violence structurelle faite aux femmes à partir d’une perspective féministe intersectionnelle de Catherine Flynn, Dominique Damant et Jeanne Bernard NDT https://www.erudit.org/fr/revues/nps/2014-v26-n2nps01770/1029260ar.pdf 

 

 

Le polyamour, Le nouveau miracle au pouvoir dégraissant – Brigitte Vasallo

no funciona

Depuis l’an dernier, Brigitte Vasallo a une rubrique hebdomadaire dans un magazine espagnol de psychologie positive : « Mente Sana ».

Ces derniers temps, elle a écrit sur la dépression et sur le fait que, bien que polyamoureuse, elle est jalouse.

Il m’a paru intéressant de traduire son dernier article car, avec humour, elle mentionne un fait essentiel : le polyamour n’est pas un produit miracle, ce n’est pas la porte ouverte vers tous les possibles, ce n’est pas juste la possibilité d’aimer ou d’avoir des relations sexuelles et affectives avec plusieurs personnes et de s’organiser grâce à un agenda électronique. C’est bien pour cela que ça ne fonctionne pas pour beaucoup, que ça génère des dégâts psychologiques ainsi que des maltraitances.

____________________________________________________________________________________________

Chères amies,

J’allais commencer l’année en écrivant une série d’articles sur la dépression, mais mes chèfes m’ont dit que ça commençait à bien faire avec la tristesse et qu’il serait bon que j’écrive quelque chose de plus marrant maintenant.

Alors, je leur ai proposé d’écrire sur le polyamour.

Et elles m’ont dit oui.

Et cela m’a amusée que quelqu’une puisse penser que le polyamour soit un thème plus amusant que la dépression.

J’ai pensé en moi-même : seule une personne monogame peut avoir cette idée. Mais je n’ai rien dit et j’ai commencé à écrire.

Le polyamour, ça ne fonctionne pas ! (et ça ne devrait pas fonctionner)

Il y a quelques semaines, je vous ai dit que si je recevais un euro chaque fois que quelqu’un me disait « voyons, voyons, beaucoup de polyamour, mais à la fin, tu es jalouse comme tout le monde », je serais actuellement dans un paradis fiscal, en train de savourer un daiquiri et de vivre une vie de folie, mais en positif (car la vie de folie, en négatif, c’est mon truc avec la dépression, mais comme je ne peux pas vous en parler, etc. …).

Je suis polyamoureuse et je suis jalouse.

Bon, allons droit au but : si à cet euro j’ajoutais un autre euro chaque fois que j’ai entendu dire que « le polyamour ça ne fonctionne pas », je serais actuellement la Bill Gates du polyamour et je me consacrerais à la philanthropie. Je donnerais des millions d’euros pour cloner MaThérapeute© pour qu’elle puisse nous recevoir toutes et nous transformer en personnes avisées, très avisées.

Vous dites que le polyamour ça ne marche pas. Ben oui, évidemment, que ça ne fonctionne pas. D’ailleurs, cette phrase est à la base du fait que ça ne fonctionne pas. Parce que cette manière de penser l’amour est en elle-même monogame, mais je vous parlerai de cela un autre jour.

Aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur le fait que le polyamour, mes chéries, n’est pas une machine distributrice de sodas ou un ascenseur. Le polyamour n’est pas un truc auquel il est possible de faire « reset », ou de lui donner des petits coups, de ceux qui font que quelque chose remarche alors que c’était en panne.

Le polyamour ne fonctionne pas : il faut le faire fonctionner. Et c’est là que tout est foutu d’avance.

Le polyamour, le nouveau miracle au pouvoir dégraissant

Il y a eu un moment, dans nos vies, où nous avons cru que le polyamour c’était comme dire « abracadabra ». On claque des doigts et le voilà. Fini les mauvais trips, plus de jalousie, plus de peurs, parce que toi, ma compagne, tu as trouvé le po-ly-a-mour, le nouveau produit miracle au pouvoir dégraissant.

Donc, tu y vas à fond dans le miracle et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tu as le cœur blessé ou tu blesses celui des autres et tu dis partout que « ça ne fonctionne pas ». Tu te mets même à écrire des articles : j’en ai lu quelques-unes qui déversent une quantité incroyable de rage monogame parce que ce truc ne fonctionne pas.

Vous imaginez quelqu’une en train d’écrire des articles sur « le féminisme ne fonctionne pas » parce que pour elle ça n’a pas marché ? Ben, c’est exactement ce que nous faisons avec le polyamour. Au lieu de nous mettre à réfléchir afin de savoir ce que nous avons raté et comment fonctionne cette histoire de structures [1], nous disons que c’est la faute du polyamour, comme si c’était un monsieur assis quelque part ou comme si c’était un dieu, ce qui est très confortable pour jeter la faute sur quelqu’un.

Le fait est que le polyamour n’est pas une formule magique, ce n’est pas quelque chose qui existe : c’est une proposition, un horizon, un imaginaire à construire. Dire que tu commences une relation polyamoureuse c’est prendre l’engagement d’en créer les conditions qui feront que la multiplicité amoureuse sera possible sans que personne ne meure pendant l’essai.

J’aime comment le philosophe Emmanuel Levinas imaginait la liberté. Il disait plus ou moins que la liberté c’est se créer les conditions d’être libre.

Il en va de même avec le polyamour : c’est créer les conditions pour être polyamoureuse. C’est générer un espace relationnel pour pouvoir l’être.

Le polyamour, tout comme la liberté, ce n’est pas une idée, mais une mise en pratique. Et si la mise en pratique polyamoureuse ne fonctionne pas, il faut changer de pratique, sans plus et arrêter de rejeter la faute sur l’illusion de nos incapacités amoureuses.

Pour finir, je vous laisse cette idée en passant : le polyamour n’est pas obligatoire. Si réellement ça ne fonctionne pas avec vous, keep calm et passez à autre chose, car nous souffrons déjà suffisamment comme ça, sans avoir à nous compliquer la vie encore plus avec ça.

____________________________________________________________________________________________

[1] Je vous invite à lire, à ce sujet, l’article de Coral Herrera Gomez : Ce n’est pas toi, c’est la structure : déconstruction de la polyamorie féministe.

 

Les dangers du polyamour et les « féminimacs » – Paula Huma González

uol_poliamor615x300
Ilustration: Lumi Mae – https://reginanavarro.blogosfera.uol.com.br/2016/08/06/da-monogamia-ao-poliamor/?cmpid=copiaecola

Pikara Magazine est une revue digitale féministe espagnole. Cet article s’inscrit dans la section de publication libre de Pikara, dont l’objectif, comme son nom indique, est de promouvoir la participation des lectrices et les lecteurs. 

L’article original est ICI.

____________________________________________________________________________________________

Il arrive, très souvent, qu’un grand nombre d’attitudes machistes se retrouvent, dans des espaces féministes mixtes, dans lesquels les femmes, nous devrions nous sentir plus à l’aise et tranquilles, qu’ailleurs. Quand le polyamour, dans ce même espace féministe, rencontre le machisme, cela peut finir très mal. Il en est ainsi parce que nous ne voyons pas venir les féminimacs (nom donné, en Espagne, à un homme qui se dit féministe, mais derrière qui se cache un machiste) et ils se permettent des comportements (dans un réseau affectif polyamoureux, régit par leurs privilèges), que nous qualifierons immédiatement de machistes dans une ambiance non féministe. Combien de fois nous nous sommes trouvées embarquées [1] dans un réseau affectif polyamoureux dans lequel, comme par hasard, il y a un homme central et ce sont les femmes qui circulent autour ? Une relation polyamoureuse peut très bien se passer si tant est que tout le monde prenne soin des autres, qu’il y ait une bonne communication entre tout le monde et que la relation soit horizontale [2].

Au sujet de la communication avec l’autre, bien plus de facteurs entrent un jeu, dans une relation polyamoureuse, que dans une relation monogame. Parmi eux, deux éléments très importants : il n’existe pas de références culturelles pour les relations polyamoureuses et ce type de relation peut faire naître un bien plus grand nombre d’insécurités qu’une relation à deux. Cependant, je vais spécialement faire référence au premier facteur. C’est ainsi que, souvent, nous partons de zéro dans la construction de ces réseaux affectifs. Nous avons juste quelques livres, des articles ou des expériences racontées par un certain nombre de personnes. De plus, comme il s’agit de relations hors normes, il y a une terrible méconnaissance sur la façon comment il est possible de créer des relations saines dans la configuration polyamoureuse. La meilleure manière de résoudre ce souci est d’avoir une très bonne communication entre tout le monde et cela ne signifie pas, à mon sens, d’uniquement exprimer ses insécurités, sensations et impressions. Je pense qu’il est également très important de communiquer à l’autre quelles sont nos intentions dans la relation. C’est ainsi que je souhaite reprendre l’idée de Thomas A. Mappes au sujet du consentement volontaire et informé [3]. Il part de l’idée qu’ un échange fluide d’informations est nécessaire pour ne pas utiliser une personne sexuellement. C’est ainsi que, dans les relations polyamoureuses, afin de ne pas tomber dans une utilisation sexuelle des autres personnes, il est nécessaire de communiquer ses intentions, qu’il s’agisse d’une relation sexuelle occasionnelle ou une relation sexo-affective prolongée.

Le thème du “prendre soin » [4] est intimement lié avec celui de la communication, car communiquer c’est également prendre soin. Chaque personne est différente, et si nous en tenons compte au moment d’établir des relations polyamoureuses, nous aurons aussi à l’assimiler en prenant soin de ces relations. Les personnes avec qui nous établissons des liens sont différentes de nous et différentes entres elles, ce qui fait que chacune aura besoin que l’on prenne soin d’elles de manière différente. La communication est indispensable, afin de connaître leurs attentes dans la relation, de savoir de quelle manière elles souhaitent que l’on prenne soin d’elles, comment elles se sentent, comment sont leurs rythmes, ce qu’elles aiment ou pas, comment elles pensent s’investir dans la relation, etc. Il est également nécessaire d’expliquer ce dont on a soi-même besoin, nos impressions, ce que l’on peut apporter ou pas, ce que nous aimons ou pas. Je comprends aisément que cela ne soit pas facile et d’autant plus que l’on nous a toujours dit que les sentiments sont quelque chose d’intime et de privé qu’il nous faut les garder pour nous. Même ainsi, c’est vraiment quelque chose qu’il est nécessaire de travailler afin de nous déconstruire et la meilleure manière d’y arriver, c’est avec un entourage sûr, avec des personnes qui nous transmettent précisément cela : un sentiment de sécurité.

Finalement, en ce qui concerne l’horizontalité, je voudrais apporter une petite note avec une citation du livre « L’insoutenable légèreté de l’être », dans lequel, Tereza (une des protagonistes) raconte un rêve à Tomas (avec qui elle a une relation ouverte), où il est présent. Ce rêve pourrait décrire parfaitement ce qui m’est venu à l’esprit alors que je vivais une relation polyamoureuse très mal gérée, dans laquelle l’homme se trouvait au centre et décidait de la destinée de chacune des femmes. Et c’est dans ce genre de configuration que peuvent surgir la grande majorité des problèmes :

« C’était une grande piscine couverte. On était une vingtaine. Rien que des femmes. On était toutes complètement nues et on devait marcher au pas autour du bassin. Il y avait une corbeille suspendue sous le plafond, et dedans il y avait un type. Il portait un chapeau à larges bords qui dissimulait son visage, mais je savais que c’était toi. Tu nous donnais des ordres. Tu criais. Il fallait qu’on chante en défilant et qu’on fléchisse les genoux. Quand une femme ratait sa flexion, tu lui tirais dessus avec un revolver et elle tombait morte dans le bassin. A ce moment-là, toutes les autres éclataient de rire et elles se mettaient à chanter encore plus fort. Et toi, tu ne nous quittais pas des yeux ; si l’une d’entre nous faisait un mouvement de travers, tu l’abattais. Le bassin était plein de cadavres qui flottaient au ras de l’eau. Et moi, je savais que je n’avais plus la force de faire ma prochaine flexion et que tu allais me tuer ! » [5]

Comme nous avons pu voir avant, la communication, le « prendre soin » et l’horizontalité sont les trois piliers du polyamour et ils doivent avoir lieu en même temps. Quand je parle d’horizontalité, je fais référence au fait que les différentes parties intégrantes de la relation doivent être dans le même situation et il ne peut pas y avoir une asymétrie de soins ou d’information. Peut-être que c’est l’aspect le plus compliqué, car il implique le besoin de se retrouver dans une situation équilibrée par rapport au reste des intégrantes du réseau affectif polyamoureux, mais il est vraiment nécessaire.

Pour arriver à cette horizontalité, nous devons prendre en compte un certain nombre de choses. Pour commencer, le patriarcat. Cela nous échappe parfois : le polyamour doit absolument inclure une perspective de genre. Nous ne pouvons pas penser que, dans une relation polyamoureuse, les hommes et les femmes sont au même niveau. Les hommes hétérosexuels ont toute une série d’attitudes et de comportements machistes bien ancrés et, même s’ils faisaient un grand travail de déconstruction, il leur serait bien difficile de changer. C’est ainsi que, dans un réseau affectif polyamoureux, il est très facile que l’homme, avec ses privilèges, se retrouve au centre et choisisse avec qui il couche et avec qui non, pendant que les femmes adoptent une attitude soumise et passive. Que se passe-t-il, alors, aves les « féminimacs » Voici la situation la plus préoccupante, car leur manière de faire peut être tellement subtile, qu’en ce qui concerne le polyamour, ils font faire le célèbre « mansplaining [6] », « en prenant les rênes de la relations » avec l’excuse que c’est eux qui savent et agissant ainsi de manière paternaliste et privilégiée.

L’autre problème c’est que les femmes ont également, comme les hommes, intériorisé certains comportements machistes. On nous a enseigné, depuis toujours, des attitudes comme la soumission à l’homme, ou la culpabilité … Et ceci joue vraiment beaucoup en notre défaveur, car bien des problèmes dans ce type de relations viennent de la jalousie et si ces problèmes ne sont pas bien gérés, il n’y a plus d’horizontalité.

Il faut faire attention avec les situations comme celle dont je viens de parler, où l’homme est au centre d’un axe central autour duquel gravite le reste des femmes. Car il peut manipuler les femmes de manière consciente ou inconsciente et c’est ainsi que la femme finira par se sentir coupable d’être jalouse des autres femmes, quand en réalité cette jalousie est probablement le fruit d’un manque de communication et d’une accumulation d’insécurités provoquées par l’homme lui-même.

Un autre aspect à prendre en compte c’est celui des liens émotionnels et c’est bien la part qui m’est la plus douloureuse. Nous devons être très prudentes et ne pas nous relâcher quand nous souhaitons avoir des relations sexo-affectives avec un homme. Nous ne devons, à aucun moment, enlever nos “lunettes violettes », celles que nous mettons lorsque nous apprenons ce qu’est le féminisme, parce que lorsque nous avons une relation avec n’importe quel homme, il va reproduire des comportements machistes, même implicites.  Le fait d’avoir un lien émotionnel, dans le cas d’une relation sexo-affective, peut faire que nous nous voilons la face et que nous n’arriverons pas à voir ces attitudes machistes.

Pour finir, il n’y pas de formule pour éviter qu’un réseau affectif polyamoureux se transforme en quelque chose de nocif et toxique mais, tout au moins, nous pouvons savoir d’où viennent les dangers que nous pouvons rencontrer, afin d’essayer de les éviter. De plus, il est indispensable de ne pas oublier la position de privilège qu’ont les hommes hétérosexuels, pour envisager d’élaborer, comme je l’ai dit auparavant, une bonne pratique du polyamour avec une perspective féministe.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde.

[2] Non hiérarchique (NTD)

[3] Thomas A. Mappes – J. S. Zembaty (eds.), Social Ethics. Morality and Social policy, N. Y., McGraw-Hill, 1987

[4] Pour la notion de « prendre soin », ou « cuidados » en espagnol ou « care » en anglais, voir le paragraphe « Prendre soin et le sens de cette expression » dans l’article de Natàlia Wuwei : « Après avoir rompu avec la monogamie » https://nonmonogamie.wordpress.com/2017/02/21/apres-avoir-rompu-avec-la-monogamie-natalia-wuwei/

[5] Insoutenable légèreté de l’être – pourlhistoire.com : file:///C:/Users/User/Downloads/insoutenable.pdf

[6] Le mansplaining désigne la situation où un homme (en anglais man) se croit en devoir d’expliquer (en anglais explain) à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, généralement de façon paternaliste ou condescendante. Wikipédia

De la nécessité et de l’utilité de l’existence et de l’application de protocoles féministes contre les agressions. Témoignage. Elisende Coladan

 

estem_construint_espais_feministes_v2
Traduction: « Nous sommes en train de construire des espaces féministes ».        Assemblea de Dones Feministes de Gràcia

Début décembre, j’ai participé à la 2ème rencontre sur les non-monogamies des pays catalans : Eixams (Essaims, en français). Comme je le dis souvent, les seuls espaces que je considère « safe »[1], que je connaisse, concernant les non-monogamies sont ceux organisés par l’Eixams et par Amors Plurals, en Catalogne. Ce qui ne veut pas dire que toutes les personnes y participant soient « safes », mais que l’espace l’est, parce que l’équipe organisatrice fait tout pour que cela soit ainsi. Je constate, dans la société catalane, une prise de conscience et des actions féministes efficaces, qui existent depuis bien plus longtemps qu’en France.

Lors de cette rencontre, différents ateliers, groupes de parole ou présentations, concernant les 4 axes principaux d’Eixams[2], sont proposés sous la forme d’un tableau horaire, sur les trois jours, à compléter par qui souhaite prendre en charge une activité. L’organisation se réserve le droit de superviser le contenu des activités afin d’assurer leur conformité par rapport aux principes éthiques et les objectifs de l’événement.

Sur la plage web de l’événement, l’organisation [3] publie un code de conduite que tout le monde doit lire et approuver avant de s’inscrire, qui est affiché pendant tout le temps de l’événement et auquel il est fait référence dès qu’il y a un dysfonctionnement. J’ai été témoin de comment, à plusieurs reprises, des membres de l’équipe organisatrice intervenaient pour rappeler certains aspects du code de conduite qui n’étaient pas respectés, comme par exemple, le fait de prendre des photos sans consentement préalable.

La veille du dernier jour, j’ai été victime d’une agression verbale à mon égard et également témoin de comment celle-ci a été gérée par l’équipe organisatrice et de combien cela m’a été psychologiquement extrêmement bénéfique. Je voulais partager mon expérience, parce que suite à mon article sur les maltraitances dans les relations non-monogames et mon intervention lors de la 2e conférence sur les non-monogamies à Vienne, des personnes m’ont approchée ou m’ont écrit pour me demander des conseils pour rendre ces relations et ces espaces libres de violences.

L’agression verbale :

Dès le premier jour de l’évènement, sur le tableau horaire, j’avais proposé une activité non-mixte, intitulé « thérapie féministe » et portant sur les violences faites aux femmes, devant avoir lieu le dernier jour.

La veille au soir dudit évènement, alors que je me reposais sur mon lit, dans une chambre partagée avec 5 autres personnes, vers 22h30, un couple qui dormait dans la même chambre est arrivé, parlant fort et a commencé à m’interpeler au sujet de mon activité du lendemain, me reprochant qu’elle soit non-mixte et me demandant si j’étais informée du fait que les hommes aussi pouvaient subir des violences de la part d’une femme. Il s’en est suivi une discussion, où j’ai présenté le plus calmement possible les raisons pour lesquelles l’activité était non mixte, que la décision avait été prise en accord avec l’organisation et indiqué que j’étais parfaitement au courant que les hommes pouvaient eux aussi être victimes d’agressions. Je passerai sur les détails de l’échange verbal, mais cela m’a secouée, car je ne m’y attendais pas en ce lieu, que je pensais sécure. L’homme est parti excédé, la femme est restée et j’ai pu lui dire clairement[4] que :

  • Ils avaient envahi mon espace personnel
  • Je me sentais agressée par leurs propos
  • Je me reposais à leur arrivée et j’en avais vraiment besoin, donc je lui demandais de quitter la chambre.

Puis, je suis restée assez bouleversée par ce que je venais de vivre, à essayer de comprendre ce qui s’était passé, quand j’ai entendu la voix d’une des organisatrices dans le couloir et je suis sortie pour lui dire que j’avais besoin de lui parler.

Ecoute et prise en charge :

Après m’avoir écoutée, elle a tout de suite réagi en posant des mots qui m’ont fait beaucoup de bien : « C’est grave. Il s’agit d’une agression verbale, qui rompt avec le code de conduite et va à l’encontre d’un espace féministe où le fait de réaliser une activité non-mixte ne doit pas être remis en cause ». Propos suivis immédiatement d’une question : « de quoi as-tu besoin ? » et de proposition concrètes : « si je voulais aller me reposer ailleurs, qu’une personne de mon choix vienne me tenir compagnie pendant qu’elle allait présenter ce qui venait de se passer à l’équipe organisatrice afin de prendre des décisions dont je serais informée et sur lesquelles je pourrais donner, à tout moment, mon avis ».

Une amie est donc venue me rejoindre dans la chambre et environ une demi-heure après j’ai été appelée par l’équipe organisatrice. Ensemble nous avons décidé que deux femmes de l’organisation iraient parler avec le couple, pendant que je restais à l’écart, dans un espace où ils ne pourraient pas aller, accompagnée de deux amies et que ces femmes allaient les informer que :

  • Ils avaient commis une agression verbale qui rompait avec le code de conduite.
  • Pour ma tranquillité, ils devaient aller dormir dans une autre chambre, éloignée de la mienne.
  • Qu’ils ne pouvaient pas aller dans les espaces communs proches de ma chambre, ni être à ma table dans le réfectoire, ni participer aux mêmes activités que moi ou à celles que j’organiserai.
  • Qu’une décision serait prise le lendemain sur le fait qu’ils pourraient continuer à participer ou pas aux rencontres organisées par l’Eixams.

Le couple, qui étaient venu en voiture, a finalement pris la décision de partir à 1 heure du matin.

Le lendemain, lors de l’activité de clôture de la rencontre, l’équipe organisatrice a expliqué la situation à l’ensemble de personnes présentes, a donné les noms des agresseur.e.s et également mon nom, cela à ma demande, car ils m’avaient proposé de ne pas le donner si tel avait été mon souhait. Il a été spécifié que leur participation à d’autre événements n’allait plus être possible.

Bénéfices psychologiques :

Grâce à cette prise en charge, qui m’a semblé en tout point exemplaire et que je n’avais jamais vécue auparavant, je me suis immédiatement sentie bien et en sécurité. J’ai pu rapidement exprimer ce que j’avais vécu et ressenti, non seulement à une personne de l’organisation, mais également à une amie proche et j’ai été non seulement crue, mais mes propos ont été validés par des mots justes et réconfortants, ainsi que par des actions rapides et efficaces.

La situation a été prise en charge par des personnes compétentes, sans que je doive m’occuper de quoi que ce soit et mon avis m’a été en tout temps sollicité et pris en compte.

L’ensemble des participant.e.s a été mis au courant et a connu le nom des personnes impliquées.

Contrairement à d’autres agressions que j’ai pu subir dans mon existence, cette prise en charge remarquable a fait que je n’ai pas été mentalement envahie par des questionnements, des doutes, des remises en question, des ruminations, des angoisses, des peurs, de la culpabilité ou autres mécanismes qui se mettent en place en cas de violences.

Nécessité de chartes, de codes de conduites et de protocoles féministes :

Tout cela n’a été possible que parce que toutes les personnes de l’équipe organisatrice avaient un positionnement clair et homogène, grâce à l’existence de textes écrits et de stratégies déjà mises à l’épreuve dans d’autres contextes. Elles m’ont expliqué qu’elles s’étaient inspirées de protocoles féministes déjà existants pour en rédiger un pour l’évènement.

J’ai été ainsi informée du fait qu’il existe depuis quelques années, en Catalogne, des protocoles féministes mis en place lors d’évènements comme des manifestations mais également des fêtes populaires. Que toutes les municipalités catalanes ont une Commission des Droits Humains et de l’Égalité des sexes, dirigée par une conseillère, que la plupart d’entre elles ont un plan local de lutte contre les violences de genre et certaines ont mis en place un protocole féministe pour lutter contre les violences faites aux femmes.

J’ai donc fait une recherche sur Internet au sujet de ces plans de lutte et protocoles qui feront l’objet d’un autre article sur ce blog et qui pourront être repris afin qu’ici en France, les espaces mixtes soient sécures et que toute agression soit immédiatement prise en charge de manière compétente et efficace.

_________________________________________________________________________________________

[1] Quitte à ce que mes propos déplaisent, mais ils n’engagent que moi, je tiens à préciser qu’aucun espace poly ou no-monogame, en France, auquel j’ai assisté (ni, à priori, ceux dont on m’a parlé), ne m’a paru être réellement « safe ». Je parle également de ceux que j’ai essayé d’organiser de manière la plus « safe » possible, pendant deux ans, avec force chartes et précautions. Malgré toute ma prudence et vigilance, je sais qu’il y a eu des personnes qui y ont participé avec d’autres intentions que d’échanger des propos et des questionnements personnels, sur les relations non-monogames consensuelles et j’ai eu à faire à des prises de parole problématiques ou invasives et certaines interventions agressives, très difficiles à gérer toute seule. Ainsi que la participation clandestine d’une apprentie journaliste qui a publié par la suite un article, soit-disant satirique, sur le sujet. C’est la raison pour laquelle j’ai arrêté d’organiser des groupes à la fin de cette année. C’est également pour cela que je vais (re)commencer à organiser des groupes non-mixtes, en 2018, pour ma tranquillité personnelle et celles des participantes, comme je l’avais fait initialement avec un filtrage, une charte encore plus précise et un protocole féministe inspiré de ceux mis en place par les catalanes.

[2] Traduction de la présentation des 4 axes, sur la page d’accueil de l’événement (tout est rédigé au féminin, comme j’ai pu observer dans bien des espaces féministes catalans, même mixtes) :

Axe thématique principal : La diversité affective sous ses diverses formes, entendue dans le cadre des non-monogamies éthiques, ainsi que de ses pratiques et ses activismes.

Axe féministe : Eixams est un événement qui s’inscrit dans une perspective intersectionnelle qui met l’accent sur les luttes féministes, anti-patriarcales et LGBTI+. Nous proposons faciliter une place d’apprentissage pour comprendre les privilèges de classe, de genre, d’orientation et d’identité sexuelle, de migration, d’ethnie et autres. À la fois, nous tenons à ce que cet espace soit le plus sûr possible pour toutes les participantes et il en va de la responsabilité de toutes. Nous nous basons sur la compréhension et la pratique active du concept de consentement de la part de toutes et chacune des personnes qui y participent et, par conséquent, nous avons élaboré un code de conduite que toutes les participantes doivent explicitement respecter.

Axe de la langue et du territoire : Eixams a comme cadre de référence territoriale les Pays Catalans. Dans de cet axe le but est double : renforcer la langue catalane et faire apparaitre les non-monogamies sur la carte des activismes du territoire.

Axe économico-social : Eixams est un espace anticapitaliste et écologiste, spécialement sur les versants de la recherche de formes d’organisation économiques, sociales et familiales alternatives à celles imposées par l’économie actuelle, et la recherche de formes de consommation respectueuses

[3] Composée cette année de trois femmes et deux hommes.

[4] J’ai utilisé la technique des trois phrases apprise pendant deux formations d’auto-défense féministe, la première avec l’association Garance à Bruxelles et l’autre avec l’association Loreleï à Paris. Elle consiste à exprimer trois phrases courtes et précises :

  • 1re phrase : décrire le comportement dérangeant
  • 2e phrase : décrire le sentiment que ce comportement provoque chez nous
  • 3e phrase : faire une demande concrète

Livre sur l’auto-défense féministe :  NON C’EST NON – Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire.

 

L’honnêteté masculine et l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

Collage: Señora Milton
Collage: Señora Milton

Ce blog « reprend vie » après un long silence. J’ai été prise par la préparation de ma présentation pendant la « 2nd Non-Monogamies and Contemporary Intimacies Conference  » début septembre, puis par la rentrée, ensuite par le mouvement #metoo et enfin par ma participation au 2e Eixams, début décembre, dont je parlerai très bientôt. 

J’avais commencé à traduire cet article de Coral Herrera Gómez dès sa parution, puis il est resté bien au chaud quelque part dans le disque dur de mon ordinateur. Les vacances de fin d’année et une baisse de travail en début d’année me donnent, et me donneront, le temps pour continuer mes traductions et publications.

C’est le 3ème article de Coral que je traduis ici et le 5e que je traduis. J’apprécie beaucoup ce qu’elle écrit. Elle a été la première autrice à me faire prendre conscience des dégâts provoqués par les mythes de l’amour romantique et par la pensée monogame. Elle m’a également permis de me rapprocher de la pensée féministe, puis de revendiquer mon appartenance au féminisme.  

____________________________________________________________________________________________

Pourquoi les hommes patriarcaux mentent-ils ? Pourquoi séduisent-ils les femmes avec des promesses d’avenir et ils fuient quand ils les ont conquises ? Pourquoi pensent-ils que c’est normal, voire nécessaire, de cacher des informations à leur conjointe, mais ils ne supportent pas qu’elles fassent de même ? Pourquoi défendent-ils autant leur liberté mais limitent celle de leur compagne ?

Pourquoi un homme peut être quelqu’un de bien avec tout le monde, sauf avec sa femme ? Pourquoi les clubs de strip-tease sont-ils plein d’hommes mariés, tous les jours de la semaine ? Pourquoi y-a-t-il certains pays où je sais qu’il est habituel que les hommes aient deux ou trois familles parallèles[1], alors qu’ils ont juré devant l’autel de l’église ou devant le maire, d’être fidèles à leur partenaire officielle ?

En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis, mais c’est la bataille la plus importante de la guerre des sexes. Le régime hétérosexuel se base sur une répartition des tâches dans laquelle les hommes sortent toujours gagnants : ils imaginent et imposent les normes que les femmes doivent suivre. Ils veulent la monogamie, jurent fidélité, promettent la sincérité et quand ils peuvent, ils changent les règles du jeu et s’emberlificotent avec de nombreux mensonges.

Ces mensonges sont intimement liés à la masculinité patriarcale. Tromper et trahir les  pactes acceptés est la conséquence directe du fait de signer un contrat dans lequel apparemment, nous partons en égalité de conditions, mais qui est fait, en réalité, pour que nous soyons fidèles et nous attendions sagement à la maison pendant qu’eux font ce qu’ils veulent dehors. La monogamie est donc un mythe qui a été créé pour nous, très utile pour maintenir le lignage paternel et la transmission du patrimoine et encore bien plus utile pour nous domestiquer et nous enfermer dans l’espace domestique.

Dans la bataille de l’amour hétéro, le pacte est : « Je n’ai pas de relations sexuelles en dehors de notre couple donc, toi non plus ». Il s’agit de définir des limites pour tous les deux et de renoncer à la liberté sexuelle ou, encore mieux : faire en sorte qu’elles pensent qu’eux aussi s’engagent à respecter cette auto-imposition. Mais non : les stratégies font que les femmes s’autocensurent, alors qu’eux font ce dont ils ont envie, en sachant qu’ils bénéficient d’une impunité relative et qu’ils seront pardonnés.

Dans cette guerre des sexes, ils arrivent armés jusqu’aux dents, alors que les femmes sont démunies et amoureuses. Ils ont un jeu d’avance et ils gagnent pratiquement à tous les coups : la double morale nous désigne comme fautives et eux sont toujours pardonnés. Pour pouvoir profiter de la diversité sexuelle et amoureuse typique du mâle, les hommes savent qu’ils doivent défendre leur liberté pendant qu’ils mettent des limites à celle de leur partenaire. Et pour y arriver, ils font des tas de promesses, mentent beaucoup, trompent et trahissent leurs ennemies.

Car les femmes, ne sont jamais vraiment des compagnes : ils les considèrent comme des adversaires qu’il faut séduire, domestiquer et maintenir dans la tromperie de l’amour romantique et des bontés de la famille patriarcale.

La double morale du patriarcat permet que les hommes puissent avoir une double vie : une en tant qu’adultes responsable et une autre comme des gamins menteurs qui n’assument jamais les conséquences de leurs actes. Les hommes comprennent vite qu’ils peuvent abuser de leur pouvoir car le marché de l’amour est plein de femmes qui ne demandent qu’à être aimées. De la même manière que les grands patrons abusent de leurs employé.e.s parce que la main d’œuvre abonde, et qu’il y a un réel besoin de travailler, malgré de faibles salaires ; les hommes patriarcaux savent qu’ils peuvent mentir et profiter de très nombreuses femmes avec une très faible estime de soi et qui ont besoin d’amour. Les mêmes qui préfèrent supporter mensonges et tromperies, plutôt qu’être seules et qui, rarement, voient cette manière de les traiter comme de la maltraitance. Ce qui veut dire qu’il est difficile de se rendre compte que ces comportements sont violents, parce que cette violence est normalisée dans notre culture patriarcale.

Toutefois, les hommes patriarcaux, considèrent qu’ils sont de bonnes personnes. La duperie fait partie des stratégies guerrières, c’est pour cela que trahir et mentir aux femmes avec qui ils sont en relation, ne les fait aucunement se sentir comme des traitres ou des menteurs. C’est juste une manière de dominer et d’être en relation avec l’ennemie. Et quand l’ennemie est une femme, il n’y a pas de normes, ni principes ni éthique qui vaillent : dans la culture machiste toute stratégie est bonne à prendre. L’objectif sera toujours celui de soumettre les femmes, afin de vivre mieux à leur dépend, de sauvegarder l’honneur, d’augmenter leur prestige devant les autres hommes.

C’est la raison pour laquelle l’honnêteté n’existe pas chez les hommes patriarcaux. Il n’y aucune contradiction, ni cela ne leur pose problème. C’est tout simplement que s’ils étaient honnêtes, ils ne pourraient pas avoir tout ce qu’ils veulent, ils ne pourraient pas avoir des maitresses et une femme fidèle, ils ne pourraient pas faire ce qu’ils souhaitent sans rendre de comptes à qui que ce soit, ils ne pourraient pas mentir, cumuler des richesses, voler ou utiliser leur pouvoir pour profiter des autres. L’honnêteté ne va pas de pair avec les valeurs de la masculinité patriarcale, en tout cas pas sur le terrain de la guerre contre les femmes.

La monogamie et l’honnêteté masculine :

Elle : Chéri, qu’est-ce que tu fais ?

Lui : Je suis au lit, sur le point de m’endormir. Et toi, ma chérie?

Elle : Je suis derrière toi, au bar.

Voici la trame de base des blagues machistes : il ment, elle l’attrape sur le fait. C’est le jeu du chat et la souris : dans les relations hétéros, nous sommes les flics, les juges et les geôlières, eux ce sont des gamins turbulents qui s’amusent à faire souffrir leur mère.

La monogamie est une invention du patriarcat pour nous maintenir enfermées et occupées. La tromperie consiste à nous faire croire que l’adultère n’est pas la norme, mais une exception et que nous pouvons l’éviter en étant complaisantes avec nos maris, en obéissant aux normes, en couvrant tous leurs besoins et en évitant que d’autres femmes les approchent. Certaines vivent résignées à ce que l’oisillon s’échappe de temps en temps de son nid. Quand elles découvrent ses infidélités, elles lui demandent d’aller dormir quelques jours sur le canapé, mais peu après, il finit toujours par revenir dans le lit conjugal.

Pourquoi les femmes investissent autant d’énergie à surveiller, punir et pardonner leur conjoint ? D’abord, parce que dans bien des pays les femmes peuvent divorcer que depuis peu, et avant cela, elles ne pouvaient pas toucher elles-mêmes leur salaire, avoir leur propre entreprise ou même ouvrir un compte en banque[2], de sorte que la dépendance émotionnelle s’accompagnait de la dépendance économique et il fallait avaler des couleuvres, mêmes si c’était humiliant de se savoir trompée[3].

Ensuite, parce que la double morale justifie l’adultère masculin tout en culpabilisant les femmes : ce sont elles les séductrices qui tentent les hommes. Le monde est rempli de mauvaises femmes qui ne respectent pas la propriété privée des femmes, qui tentent les hommes à chaque pas. Avec autant de méchantes séductrices, c’est « normal » que les pauvres petits chéris ne puissent pas résister.

Avec ce genre de logique, la culture patriarcale nous monte les unes contre les autres et nous fait sentir comme des rivales. C’est pour cela qu’on pardonne au mari et on rejette la faute sur toutes les autres. C’est le patriarcat qui le dit : les hommes ont un appétit sexuel démesuré et bien qu’ils fassent de gros efforts pour le contrôler, ce sont des personnes en chair et en os. Ils ne peuvent que succomber aux charmes féminins parce qu’ils sont faibles et qu’ils n’arrivent pas toujours à résister à la tentation. C’est pour cela qu’ils font voir les putes avec des copains ou qu’ils se laissent séduire par des perverses voleuses de maris.

C’est ce qui est arrivé au pauvre Adam, qui s’est laissé emporter par l’insolente et désobéissante Eve. Dans cet imaginaire patriarcal, c’est toujours nous qui sommes fautives : aussi bien en ce qui concerne les infidélités masculines, que pour les féminines, qui sont infiniment pires que les masculines.

Nos infidélités sont monstrueuses et nous n’en sortons jamais immunes : toutes les vilaines femmes sont découvertes et punies, aussi bien dans la réalité que dans les fictions. Certains sont torturées, d’autres sont violées ou assassinées : le patriarcat nous soumet aux pires châtiments pour essayer de nous dissuader d’aller voir ailleurs.

Quand nous tombons amoureuses d’une autre personne ou nous avons d’autres relations en marge du couple hétéropatriarcal, nous sommes des traitresses et nous mettons en péril tout le système économique, politique, sexuel, social, culturel. De ce fait, il est très important de nous soumettre à des châtiments cruels car nous désobéissons les mandats de genre et nous les poussons dans leur retranchement.

Les hommes patriarcaux ne supportent pas les infidélités, ni les tromperies, ni les mensonges. Ils ont horreur que d’autres hommes se moquent d’eux et les traitent de cocus. C’est ce qui arrive aux faibles, à ceux qui ne savent pas dominer leurs femmes. C’est pour cela qu’ils préfèrent se marier avec des femmes gentilles, celles qui ont été éduquées pour être comme leur mère : qui leur indiquent le bon chemin à suivre, qui dépensent beaucoup d’énergie à les élever, les domestiquer, les surveiller, les pardonner maintes fois. Eux n’ont qu’à faire comme s’ils n’y pouvaient rien, dire qu’ils étaient bourrés, drogués ou forcés, le regretter et promettre de ne plus recommencer.

Les hommes patriarcaux se réjouissent d’être le centre d’intérêt, de savoir que plus ils se comporteront comme des salauds, plus elles leur courront après. Ils ont besoin de femmes peu sûres d’elles, jalouses, qui les contrôlent, avec une très faible estime de soi, rongées par la peur de la solitude et de l’abandon. Ils ont besoin de les faire souffrir pour se sentir importants et pour obtenir des preuves d’amour sous la forme de drames, de querelles et de pleurs. Ils ont besoin de se sentir nécessaires, indispensables et puissants parce qu’ils sont dans l’incapacité d’avoir des relations égalitaires. La masculinité patriarcale gonfle leur égo et fait baisser leur estime de soi. C’est ainsi que le patriarcat veut les voir : peureux, impuissants, peu sûrs d’eux, violents et très occupés à démontrer que c’est eux qui portent la culotte.

Les avantages et les plaisirs de l’honnêteté.

Le romantique est politique : si nous voulons transformer, améliorer ou révolutionner le monde dans lequel nous vivons, nous devons changer la façon dont nous vivons nos relations sexuelles, affectives et émotionnelles. Afin de construire un monde meilleur, il faut arriver à délivrer l’amour de toute la charge machiste et en finir avec les guerres romantiques qui perpétuent l’inégalité et les violences.

Nous, les femmes, nous avançons actuellement, à pas de géant, en dépatriarcalisant nos émotions, nos discours, nos comportements, notre forme de construire des relations. A partir du féminisme, nous cherchons à éliminer les contradictions et connecter ce que nous pensons, ce que nous sentons, ce que nous disons et ce que nous faisons. Honnêteté et cohérence sont les clés pour aller de la théorie vers la pratique : nous voulons un monde meilleur, nous voulons des relations plus saines, plus agréables et plus satisfaisantes. Nous ne voulons pas être le frein à main des hommes : nous voulons être leurs compagnes.

Quelques hommes ont également entrepris la tâche de déconstruire leur masculinité patriarcale et fabriquer des outils qui puisent leur permettre d’avoir des relations égalitaires. Mais, il reste encore bien du boulot : ils sont peu nombreux, mais il y en a de plus en plus. Je suis optimiste depuis que je suis entrée en contact avec des hommes et des femmes qui vivent des masculinités dissidentes. Puisque d’autres manières de masculinité sont possibles, d’autres formes de nous aimer le sont également, d’autres formes de nous accompagner et de prendre soin de nous.

En étant honnête, il est plus facile de construire des relations basées en la confiance, la sincérité et la complicité. Travailler le thème de l’honnêteté est fondamental pour désapprendre le machisme, déloger les patriarcats qui nous habitent, créer des relations libres de violences, de jalousie, de tromperies, de tourments et de drames.

L’honnêteté dans les relations de couple nous permet de nous connecter à partir du centre de notre existence avec l’autre, avec les autres. A partir de ce lieu, nous pouvons être nous-mêmes, communiquer sans masques, ni armures protectrices. En travaillant ensemble l’honnêteté, il possible de se montrer comme on est, comment on se sent, ce que nous voulons et ne voulons pas, ce dont nous avons besoin pour être bien.

Il est possible de marcher dénudée sans peur, il est possible de se montrer telles que nous sommes, faire confiance et construire des relations qui nous correspondent, avec des accords mutuels et en travaillant en équipe.

En définitive, je crois que l’honnêteté est un pari à travailler comme un défi pour toutes les personnes qui souhaitent dépatriarcaliser les masculinités, cultiver l’éthique amoureuse et prendre soin de l’autre, afin de construire des relations basées sur la solidarité et le plaisir d’être ensemble.

__________________________________________________________________________________________

[1] Coral Herrera Gómez vit au Costa Rica. Tout comme elle, j’ai constaté, dans certains pays d’Amérique Latine, le fait qu’il existait ce qui s’appelle « la grande maison » (la casa grande) et « les petites maisons » (la casa chica). La première avec l’épouse et les enfants officiels et les autres, avec les maîtresses et leurs enfants (parfois reconnus par leur père, mais pas systématiquement). (NdT)

[2] Chronologie des Droits des Femmes en France :

  • 1907 : La loi accorde aux femmes mariées la libre disposition de leur salaire.
  • 1965 : Loi de réforme des régimes matrimoniaux qui autorise les femmes à exercer une profession sans autorisation maritale, ouvrir un compte en banque et à gérer leurs biens propres.
  • 1975 : Instauration du divorce par consentement mutuel.

(NdT)

[3] Encore aujourd’hui, de nombreuses femmes restent pour des raisons financières et également « pour les enfants ». (NdT)