Pensée monogame au-delà des couples « ou mémoires d’une C » (ou pourquoi je déteste vraiment la monogamie) – Wuwei (Natàlia)

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Ilustration de Wuwei (Natàlia)*(Traduction à la fin de l’article)

Cela fait quelque temps que je lis ce que Natàlia écrit sur les « C ». Notamment sur son mur Facebook. Mais je n’ai jamais assisté à une des présentations ou ateliers, qu’elle organise sur le sujet.

Voici, qu’enfin, elle publie un texte sur ce thème et je suis vraiment contente de pouvoir le traduire, afin de partager ses idées parmi le lectorat francophone.

( J’ai rajouté « ou mémoires d’une C » au titre original, parce que c’est le sujet de départ de cet article et celui de la conférence présentée lors des 3é Jornades d’Amors Plurals, en janvier dernier, à Barcelone.)

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Photo Monica Rabadan.

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Cet article est un résumé (très résumé) de la présentation “Mémoires d’une C”, que j’ai proposée en novembre de l’année dernière et que j’ai répétée en janvier dernier, lors des 3e Jornades d’Amors Plurals (à Barcelone).

A et B ont une relation. B connaît C, A et B commencent à prendre des décisions au sujet de cette relation, mais ces décisions affectent également la relation entre B et C. Néanmoins, C n’en sera informée [1] à aucun moment. Lors des groupes de discussions, il s’agit souvent de donner son opinion sur A ou sur B, mais personne ne se demande comment se sent ou ce dont a besoin C. Finalement, il y a une décision et c’est fort probable que C ne sera informée que du verdict final. Au mieux, il lui sera possible d’exprimer son accord ou pas (sans plus de nuances). Lorsqu’il y a un « conflit » entre A et B à cause de l’existence de C, cette situation se présente fréquemment mais, il arrive également, que C soit complètement effacée.

J’ai commencé à me préoccuper pour les C (et pour toutes les autres lettres qui la suivent), quand j’ai remarqué que dans les groupes de discussion, il y avait des exemples de conflits entre A, B et C (lettres utilisées pour garder l’anonymat des personnes). C y était mentionnée, dès le premier moment, comme “un problème », comme « un objet » et non pas comme « un sujet » : tout le monde y allait de son avis sur des aspects qui affectaient C, mais personne ne se posait la question de comment C se sentait ou de ce qu’elle pouvait souhaiter. On parlait de C mais pas avec C. A ce moment-là, je vivais moi-même une relation où je sentais que tout était défini par des éléments qui m’étaient extérieurs et que je n’avais pas de voix, ni possibilité de comprendre, ni droit à décider … et que mes émotions ou mes besoins étaient effacés ou méprisés.

La pensée monogame au-delà du couple

Les normes imposées par la pensée monogame, en ce qui concerne les relations romantiques et sexuelles, influencent tout type de relations. La manière comme nous devons être en lien se fait selon le statut relationnel (couple, amitié, etc) et chaque statut est placé à des niveaux différents, formant des hiérarchies. Cette pensée génère une demande d’exclusivité pour le couple, non seulement d’ordre sexuel : cela touche quasiment tous les aspects de la vie. Il s’agit de la quantité de temps passé ensemble, des activités qui ne peuvent pas être partagées avec d’autres (comme les vacances ou l’éducation des enfants) ou simplement, la reconnaissance de cette relation. C’est cette reconnaissance qui nous aide à nous sentir appréciée et à valoriser chacune de nos relations et à « reconnaitre » notre existence (sans cette reconnaissance, bien des aspects, que nous apporte la relation, sont facilement effacés et la possibilité d’engagement et de prendre soin, ne sont pas reconnus). Cette reconnaissance n’existe que dans le cas des relations de couple.

Malgré toute la violence qu’il peut y avoir dans une relation de couple, elle bénéficie d’un privilège social. A travers des demandes d’exclusivité, spécialement celle de la reconnaissance, une hiérarchie s’installe entre les relations. Cela permet d’établir des « normes », imposées par cette relation, sur les « autres » relations. Dites relations finissent par être dominées par les couples, sans qu’elles aient leur mot à dire. J’en profite pour préciser que hiérarchie et importance ou priorité ne sont pas du même ordre : avoir différentes relations dans des ordres différents d’importance ou de priorité, ne veut pas dire qu’il s’agit de hiérarchie. Il est tout à fait possible d’avoir des relations à différents degrés d’importance ou de priorité, ou bien dans lesquelles, ce qui est partagé est totalement différent, sans que cela n’implique que ces personnes n’aient pas leur mot à dire sur ce qui les affecte.

Cette pensée monogame efface également des liens, des émotions et des violences. Cela a pour effet que, lorsque l’on parle de “relation », tout le monde comprend « relation de couple », que dès que l’on mentionne des « sentiments » par défaut, on pense à ceux d’ordre « romantique » ou bien encore, si nous parlons de violences de genre, ou de maltraitance, il est habituel de penser d’abord aux violences conjugales, effaçant ainsi tous les autres types de relations qu’il existe en dehors du couple. C’est ainsi qu’il est fréquent de prêter plus attention aux émotions qui viennent de la relation de couple qu’à celles de tout autre relation (niant ainsi toute possibilité d’accompagnement émotionnel ou même empêchant les personnes de s’exprimer à ce sujet).

Cette pensée peut se reproduire lorsque nous parlons de nos relations comme « sexo-affectives », ou sans les nommer clairement, car cela implique la possibilité de les hiérarchiser. En effet, plus une relation est « amoureuse/romantique » ou/et « sexuelle », plus elle a tendance à être placée en haut de l’échelle des hiérarchies. C’est également le cas lorsqu’il y a une relation « de couple » avec plus de deux personnes [2], ou dans les relations non-monogames, quand il y a un « couple principal » et des relations secondaires. Par ailleurs, il est également possible de construire des relations hiérarchisées pour d’autres raisons que l’amour romantique ou le sexe.

Violence monogame

Cette violence s’exprime de différentes formes selon le type de relation : il y a celles qui se produisent dans les relations de couples, mais il y en a d’autres qui se produisent sur les autres relations et qui se basent, par exemple, sur le fait de les effacer du paysage. Un exemple, c’est que cette relation n’est pas reconnue, que des expressions stéréotypées sont utilisées, comme « l’autre », « l’amante » (concepts qui indiquent une altérité), ou que l’on les considère comme « seulement » des relations amicales (en le plaçant, de fait, dans un niveau inférieur). Violence qui fait qu’il y a comme intention que C ne soit « rien, ni personne » pour ne pas « fâcher » A ou B, qui est en couple et avec qui on est en relation, ou que C ne soit pas entendue lorsqu’elle exprime un certain inconfort dans la relation, ou que les soucis de A ou B, soient toujours une priorité, quel qu’ils soient et quelque soit le contexte.

Les personnes qui peuvent se sentir les plus touchées par ce genre de violence sont celles qui sont traversées par d’autres structures (comme le machisme, l’hétérosexisme, le racisme, le classisme, la psychophobie, etc.). De plus, certaines personnes avec beaucoup de privilèges peuvent profiter de la situation et la retourner à leur profit, car s’il s’agit de relations peu impliquantes, ces personnes peuvent conserver tranquillement leurs privilèges, sans avoir à donner de leur temps, prendre soin des autres ou s’engager.

Rompre avec la pensé monogame 

Le consumérisme relationnel, fait que nous nous retrouvons souvent dans une situation vulnérable. Le couple semble être le seul refuge possible dans une société patriarcale, capitaliste et agressive, spécialement pour les personnes traversées par la violence structurelle [3]. Souvent, ce fait est signalé, mais le manque de préoccupation et de soin en dehors du couple (ou de certain type de relations ou de hiérarchies), y est oublié. Il n’est pas considéré comme un des problèmes importants, laissant ainsi la porte ouverte à la reproduction du même modèle de couple, présenté comme la « solution » à tous les maux.

Rompre avec la monogamie ne devrait pas « seulement » vouloir dire : rompre avec une pensée qui ne nous autorise pas à avoir plus d’un « couple » ou à avoir des relations sexuelles avec d’autres. Cela ne devrait pas, non plus, “seulement” impliquer comment le faire, sans nous faire mal entre couples ou partenaires sexuelles. Selon moi, rompre avec la monogamie, c’est aller jusqu’à la racine du problème : c’est rompre avec cette hiérarchie constate, l’objectivation qui efface les liens, le prendre soin de l’autre et les engagements, tout comme les violences ou la maltraitance. A mon sens, rompre avec la monogamie veut dire apprendre à être plus conscientes des « autres » : de toutes les personnes avec qui nous sommes en lien, mais également celles qui le sont avec nos relations. Nous avons toutes le droit d’être reconnues, d’avoir de l’affection, des soins et pouvoir « être ».

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Traduction de l’illustration de l’article

* Salut: je suis une C.

  • Je ne peux pas définir la relation
  • Je n’ai pas de voix
  • Je n’ai pas d’opinions, ni de souhaits, ni de besoins ou de volonté.
  • Ma relation n’est pas reconnue
  • Je ne peux pas participer aux processus de prise de décision sur les aspects qui me concernent
  • Je suis invisibilisée.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde. NDT

[2] Trio ou trouple, par exemple – NDT

[3] « … ce concept est apparu dans les écrits scientifiques pour la première fois en 1969 dans la théorie de la paix élaborée par Johan Galtung. Cette théorie présente la violence comme l’écart entre une situation réelle et une situation potentielle, où les besoins de certains groupes ne sont pas comblés, alors que les ressources sont présentes de façon suffisante pour les satisfaire » in Analyser la violence structurelle faite aux femmes à partir d’une perspective féministe intersectionnelle de Catherine Flynn, Dominique Damant et Jeanne Bernard NDT https://www.erudit.org/fr/revues/nps/2014-v26-n2nps01770/1029260ar.pdf 

 

 

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Les dangers du polyamour et les « féminimacs » – Paula Huma González

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Ilustration: Lumi Mae – https://reginanavarro.blogosfera.uol.com.br/2016/08/06/da-monogamia-ao-poliamor/?cmpid=copiaecola

Pikara Magazine est une revue digitale féministe espagnole. Cet article s’inscrit dans la section de publication libre de Pikara, dont l’objectif, comme son nom indique, est de promouvoir la participation des lectrices et les lecteurs. 

L’article original est ICI.

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Il arrive, très souvent, qu’un grand nombre d’attitudes machistes se retrouvent, dans des espaces féministes mixtes, dans lesquels les femmes, nous devrions nous sentir plus à l’aise et tranquilles, qu’ailleurs. Quand le polyamour, dans ce même espace féministe, rencontre le machisme, cela peut finir très mal. Il en est ainsi parce que nous ne voyons pas venir les féminimacs (nom donné, en Espagne, à un homme qui se dit féministe, mais derrière qui se cache un machiste) et ils se permettent des comportements (dans un réseau affectif polyamoureux, régit par leurs privilèges), que nous qualifierons immédiatement de machistes dans une ambiance non féministe. Combien de fois nous nous sommes trouvées embarquées [1] dans un réseau affectif polyamoureux dans lequel, comme par hasard, il y a un homme central et ce sont les femmes qui circulent autour ? Une relation polyamoureuse peut très bien se passer si tant est que tout le monde prenne soin des autres, qu’il y ait une bonne communication entre tout le monde et que la relation soit horizontale [2].

Au sujet de la communication avec l’autre, bien plus de facteurs entrent un jeu, dans une relation polyamoureuse, que dans une relation monogame. Parmi eux, deux éléments très importants : il n’existe pas de références culturelles pour les relations polyamoureuses et ce type de relation peut faire naître un bien plus grand nombre d’insécurités qu’une relation à deux. Cependant, je vais spécialement faire référence au premier facteur. C’est ainsi que, souvent, nous partons de zéro dans la construction de ces réseaux affectifs. Nous avons juste quelques livres, des articles ou des expériences racontées par un certain nombre de personnes. De plus, comme il s’agit de relations hors normes, il y a une terrible méconnaissance sur la façon comment il est possible de créer des relations saines dans la configuration polyamoureuse. La meilleure manière de résoudre ce souci est d’avoir une très bonne communication entre tout le monde et cela ne signifie pas, à mon sens, d’uniquement exprimer ses insécurités, sensations et impressions. Je pense qu’il est également très important de communiquer à l’autre quelles sont nos intentions dans la relation. C’est ainsi que je souhaite reprendre l’idée de Thomas A. Mappes au sujet du consentement volontaire et informé [3]. Il part de l’idée qu’ un échange fluide d’informations est nécessaire pour ne pas utiliser une personne sexuellement. C’est ainsi que, dans les relations polyamoureuses, afin de ne pas tomber dans une utilisation sexuelle des autres personnes, il est nécessaire de communiquer ses intentions, qu’il s’agisse d’une relation sexuelle occasionnelle ou une relation sexo-affective prolongée.

Le thème du “prendre soin » [4] est intimement lié avec celui de la communication, car communiquer c’est également prendre soin. Chaque personne est différente, et si nous en tenons compte au moment d’établir des relations polyamoureuses, nous aurons aussi à l’assimiler en prenant soin de ces relations. Les personnes avec qui nous établissons des liens sont différentes de nous et différentes entres elles, ce qui fait que chacune aura besoin que l’on prenne soin d’elles de manière différente. La communication est indispensable, afin de connaître leurs attentes dans la relation, de savoir de quelle manière elles souhaitent que l’on prenne soin d’elles, comment elles se sentent, comment sont leurs rythmes, ce qu’elles aiment ou pas, comment elles pensent s’investir dans la relation, etc. Il est également nécessaire d’expliquer ce dont on a soi-même besoin, nos impressions, ce que l’on peut apporter ou pas, ce que nous aimons ou pas. Je comprends aisément que cela ne soit pas facile et d’autant plus que l’on nous a toujours dit que les sentiments sont quelque chose d’intime et de privé qu’il nous faut les garder pour nous. Même ainsi, c’est vraiment quelque chose qu’il est nécessaire de travailler afin de nous déconstruire et la meilleure manière d’y arriver, c’est avec un entourage sûr, avec des personnes qui nous transmettent précisément cela : un sentiment de sécurité.

Finalement, en ce qui concerne l’horizontalité, je voudrais apporter une petite note avec une citation du livre « L’insoutenable légèreté de l’être », dans lequel, Tereza (une des protagonistes) raconte un rêve à Tomas (avec qui elle a une relation ouverte), où il est présent. Ce rêve pourrait décrire parfaitement ce qui m’est venu à l’esprit alors que je vivais une relation polyamoureuse très mal gérée, dans laquelle l’homme se trouvait au centre et décidait de la destinée de chacune des femmes. Et c’est dans ce genre de configuration que peuvent surgir la grande majorité des problèmes :

« C’était une grande piscine couverte. On était une vingtaine. Rien que des femmes. On était toutes complètement nues et on devait marcher au pas autour du bassin. Il y avait une corbeille suspendue sous le plafond, et dedans il y avait un type. Il portait un chapeau à larges bords qui dissimulait son visage, mais je savais que c’était toi. Tu nous donnais des ordres. Tu criais. Il fallait qu’on chante en défilant et qu’on fléchisse les genoux. Quand une femme ratait sa flexion, tu lui tirais dessus avec un revolver et elle tombait morte dans le bassin. A ce moment-là, toutes les autres éclataient de rire et elles se mettaient à chanter encore plus fort. Et toi, tu ne nous quittais pas des yeux ; si l’une d’entre nous faisait un mouvement de travers, tu l’abattais. Le bassin était plein de cadavres qui flottaient au ras de l’eau. Et moi, je savais que je n’avais plus la force de faire ma prochaine flexion et que tu allais me tuer ! » [5]

Comme nous avons pu voir avant, la communication, le « prendre soin » et l’horizontalité sont les trois piliers du polyamour et ils doivent avoir lieu en même temps. Quand je parle d’horizontalité, je fais référence au fait que les différentes parties intégrantes de la relation doivent être dans le même situation et il ne peut pas y avoir une asymétrie de soins ou d’information. Peut-être que c’est l’aspect le plus compliqué, car il implique le besoin de se retrouver dans une situation équilibrée par rapport au reste des intégrantes du réseau affectif polyamoureux, mais il est vraiment nécessaire.

Pour arriver à cette horizontalité, nous devons prendre en compte un certain nombre de choses. Pour commencer, le patriarcat. Cela nous échappe parfois : le polyamour doit absolument inclure une perspective de genre. Nous ne pouvons pas penser que, dans une relation polyamoureuse, les hommes et les femmes sont au même niveau. Les hommes hétérosexuels ont toute une série d’attitudes et de comportements machistes bien ancrés et, même s’ils faisaient un grand travail de déconstruction, il leur serait bien difficile de changer. C’est ainsi que, dans un réseau affectif polyamoureux, il est très facile que l’homme, avec ses privilèges, se retrouve au centre et choisisse avec qui il couche et avec qui non, pendant que les femmes adoptent une attitude soumise et passive. Que se passe-t-il, alors, aves les « féminimacs » Voici la situation la plus préoccupante, car leur manière de faire peut être tellement subtile, qu’en ce qui concerne le polyamour, ils font faire le célèbre « mansplaining [6] », « en prenant les rênes de la relations » avec l’excuse que c’est eux qui savent et agissant ainsi de manière paternaliste et privilégiée.

L’autre problème c’est que les femmes ont également, comme les hommes, intériorisé certains comportements machistes. On nous a enseigné, depuis toujours, des attitudes comme la soumission à l’homme, ou la culpabilité … Et ceci joue vraiment beaucoup en notre défaveur, car bien des problèmes dans ce type de relations viennent de la jalousie et si ces problèmes ne sont pas bien gérés, il n’y a plus d’horizontalité.

Il faut faire attention avec les situations comme celle dont je viens de parler, où l’homme est au centre d’un axe central autour duquel gravite le reste des femmes. Car il peut manipuler les femmes de manière consciente ou inconsciente et c’est ainsi que la femme finira par se sentir coupable d’être jalouse des autres femmes, quand en réalité cette jalousie est probablement le fruit d’un manque de communication et d’une accumulation d’insécurités provoquées par l’homme lui-même.

Un autre aspect à prendre en compte c’est celui des liens émotionnels et c’est bien la part qui m’est la plus douloureuse. Nous devons être très prudentes et ne pas nous relâcher quand nous souhaitons avoir des relations sexo-affectives avec un homme. Nous ne devons, à aucun moment, enlever nos “lunettes violettes », celles que nous mettons lorsque nous apprenons ce qu’est le féminisme, parce que lorsque nous avons une relation avec n’importe quel homme, il va reproduire des comportements machistes, même implicites.  Le fait d’avoir un lien émotionnel, dans le cas d’une relation sexo-affective, peut faire que nous nous voilons la face et que nous n’arriverons pas à voir ces attitudes machistes.

Pour finir, il n’y pas de formule pour éviter qu’un réseau affectif polyamoureux se transforme en quelque chose de nocif et toxique mais, tout au moins, nous pouvons savoir d’où viennent les dangers que nous pouvons rencontrer, afin d’essayer de les éviter. De plus, il est indispensable de ne pas oublier la position de privilège qu’ont les hommes hétérosexuels, pour envisager d’élaborer, comme je l’ai dit auparavant, une bonne pratique du polyamour avec une perspective féministe.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde.

[2] Non hiérarchique (NTD)

[3] Thomas A. Mappes – J. S. Zembaty (eds.), Social Ethics. Morality and Social policy, N. Y., McGraw-Hill, 1987

[4] Pour la notion de « prendre soin », ou « cuidados » en espagnol ou « care » en anglais, voir le paragraphe « Prendre soin et le sens de cette expression » dans l’article de Natàlia Wuwei : « Après avoir rompu avec la monogamie » https://nonmonogamie.wordpress.com/2017/02/21/apres-avoir-rompu-avec-la-monogamie-natalia-wuwei/

[5] Insoutenable légèreté de l’être – pourlhistoire.com : file:///C:/Users/User/Downloads/insoutenable.pdf

[6] Le mansplaining désigne la situation où un homme (en anglais man) se croit en devoir d’expliquer (en anglais explain) à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, généralement de façon paternaliste ou condescendante. Wikipédia

L’honnêteté masculine et l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

Collage: Señora Milton
Collage: Señora Milton

Ce blog « reprend vie » après un long silence. J’ai été prise par la préparation de ma présentation pendant la « 2nd Non-Monogamies and Contemporary Intimacies Conference  » début septembre, puis par la rentrée, ensuite par le mouvement #metoo et enfin par ma participation au 2e Eixams, début décembre, dont je parlerai très bientôt. 

J’avais commencé à traduire cet article de Coral Herrera Gómez dès sa parution, puis il est resté bien au chaud quelque part dans le disque dur de mon ordinateur. Les vacances de fin d’année et une baisse de travail en début d’année me donnent, et me donneront, le temps pour continuer mes traductions et publications.

C’est le 3ème article de Coral que je traduis ici et le 5e que je traduis. J’apprécie beaucoup ce qu’elle écrit. Elle a été la première autrice à me faire prendre conscience des dégâts provoqués par les mythes de l’amour romantique et par la pensée monogame. Elle m’a également permis de me rapprocher de la pensée féministe, puis de revendiquer mon appartenance au féminisme.  

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Pourquoi les hommes patriarcaux mentent-ils ? Pourquoi séduisent-ils les femmes avec des promesses d’avenir et ils fuient quand ils les ont conquises ? Pourquoi pensent-ils que c’est normal, voire nécessaire, de cacher des informations à leur conjointe, mais ils ne supportent pas qu’elles fassent de même ? Pourquoi défendent-ils autant leur liberté mais limitent celle de leur compagne ?

Pourquoi un homme peut être quelqu’un de bien avec tout le monde, sauf avec sa femme ? Pourquoi les clubs de strip-tease sont-ils plein d’hommes mariés, tous les jours de la semaine ? Pourquoi y-a-t-il certains pays où je sais qu’il est habituel que les hommes aient deux ou trois familles parallèles[1], alors qu’ils ont juré devant l’autel de l’église ou devant le maire, d’être fidèles à leur partenaire officielle ?

En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis, mais c’est la bataille la plus importante de la guerre des sexes. Le régime hétérosexuel se base sur une répartition des tâches dans laquelle les hommes sortent toujours gagnants : ils imaginent et imposent les normes que les femmes doivent suivre. Ils veulent la monogamie, jurent fidélité, promettent la sincérité et quand ils peuvent, ils changent les règles du jeu et s’emberlificotent avec de nombreux mensonges.

Ces mensonges sont intimement liés à la masculinité patriarcale. Tromper et trahir les  pactes acceptés est la conséquence directe du fait de signer un contrat dans lequel apparemment, nous partons en égalité de conditions, mais qui est fait, en réalité, pour que nous soyons fidèles et nous attendions sagement à la maison pendant qu’eux font ce qu’ils veulent dehors. La monogamie est donc un mythe qui a été créé pour nous, très utile pour maintenir le lignage paternel et la transmission du patrimoine et encore bien plus utile pour nous domestiquer et nous enfermer dans l’espace domestique.

Dans la bataille de l’amour hétéro, le pacte est : « Je n’ai pas de relations sexuelles en dehors de notre couple donc, toi non plus ». Il s’agit de définir des limites pour tous les deux et de renoncer à la liberté sexuelle ou, encore mieux : faire en sorte qu’elles pensent qu’eux aussi s’engagent à respecter cette auto-imposition. Mais non : les stratégies font que les femmes s’autocensurent, alors qu’eux font ce dont ils ont envie, en sachant qu’ils bénéficient d’une impunité relative et qu’ils seront pardonnés.

Dans cette guerre des sexes, ils arrivent armés jusqu’aux dents, alors que les femmes sont démunies et amoureuses. Ils ont un jeu d’avance et ils gagnent pratiquement à tous les coups : la double morale nous désigne comme fautives et eux sont toujours pardonnés. Pour pouvoir profiter de la diversité sexuelle et amoureuse typique du mâle, les hommes savent qu’ils doivent défendre leur liberté pendant qu’ils mettent des limites à celle de leur partenaire. Et pour y arriver, ils font des tas de promesses, mentent beaucoup, trompent et trahissent leurs ennemies.

Car les femmes, ne sont jamais vraiment des compagnes : ils les considèrent comme des adversaires qu’il faut séduire, domestiquer et maintenir dans la tromperie de l’amour romantique et des bontés de la famille patriarcale.

La double morale du patriarcat permet que les hommes puissent avoir une double vie : une en tant qu’adultes responsable et une autre comme des gamins menteurs qui n’assument jamais les conséquences de leurs actes. Les hommes comprennent vite qu’ils peuvent abuser de leur pouvoir car le marché de l’amour est plein de femmes qui ne demandent qu’à être aimées. De la même manière que les grands patrons abusent de leurs employé.e.s parce que la main d’œuvre abonde, et qu’il y a un réel besoin de travailler, malgré de faibles salaires ; les hommes patriarcaux savent qu’ils peuvent mentir et profiter de très nombreuses femmes avec une très faible estime de soi et qui ont besoin d’amour. Les mêmes qui préfèrent supporter mensonges et tromperies, plutôt qu’être seules et qui, rarement, voient cette manière de les traiter comme de la maltraitance. Ce qui veut dire qu’il est difficile de se rendre compte que ces comportements sont violents, parce que cette violence est normalisée dans notre culture patriarcale.

Toutefois, les hommes patriarcaux, considèrent qu’ils sont de bonnes personnes. La duperie fait partie des stratégies guerrières, c’est pour cela que trahir et mentir aux femmes avec qui ils sont en relation, ne les fait aucunement se sentir comme des traitres ou des menteurs. C’est juste une manière de dominer et d’être en relation avec l’ennemie. Et quand l’ennemie est une femme, il n’y a pas de normes, ni principes ni éthique qui vaillent : dans la culture machiste toute stratégie est bonne à prendre. L’objectif sera toujours celui de soumettre les femmes, afin de vivre mieux à leur dépend, de sauvegarder l’honneur, d’augmenter leur prestige devant les autres hommes.

C’est la raison pour laquelle l’honnêteté n’existe pas chez les hommes patriarcaux. Il n’y aucune contradiction, ni cela ne leur pose problème. C’est tout simplement que s’ils étaient honnêtes, ils ne pourraient pas avoir tout ce qu’ils veulent, ils ne pourraient pas avoir des maitresses et une femme fidèle, ils ne pourraient pas faire ce qu’ils souhaitent sans rendre de comptes à qui que ce soit, ils ne pourraient pas mentir, cumuler des richesses, voler ou utiliser leur pouvoir pour profiter des autres. L’honnêteté ne va pas de pair avec les valeurs de la masculinité patriarcale, en tout cas pas sur le terrain de la guerre contre les femmes.

La monogamie et l’honnêteté masculine :

Elle : Chéri, qu’est-ce que tu fais ?

Lui : Je suis au lit, sur le point de m’endormir. Et toi, ma chérie?

Elle : Je suis derrière toi, au bar.

Voici la trame de base des blagues machistes : il ment, elle l’attrape sur le fait. C’est le jeu du chat et la souris : dans les relations hétéros, nous sommes les flics, les juges et les geôlières, eux ce sont des gamins turbulents qui s’amusent à faire souffrir leur mère.

La monogamie est une invention du patriarcat pour nous maintenir enfermées et occupées. La tromperie consiste à nous faire croire que l’adultère n’est pas la norme, mais une exception et que nous pouvons l’éviter en étant complaisantes avec nos maris, en obéissant aux normes, en couvrant tous leurs besoins et en évitant que d’autres femmes les approchent. Certaines vivent résignées à ce que l’oisillon s’échappe de temps en temps de son nid. Quand elles découvrent ses infidélités, elles lui demandent d’aller dormir quelques jours sur le canapé, mais peu après, il finit toujours par revenir dans le lit conjugal.

Pourquoi les femmes investissent autant d’énergie à surveiller, punir et pardonner leur conjoint ? D’abord, parce que dans bien des pays les femmes peuvent divorcer que depuis peu, et avant cela, elles ne pouvaient pas toucher elles-mêmes leur salaire, avoir leur propre entreprise ou même ouvrir un compte en banque[2], de sorte que la dépendance émotionnelle s’accompagnait de la dépendance économique et il fallait avaler des couleuvres, mêmes si c’était humiliant de se savoir trompée[3].

Ensuite, parce que la double morale justifie l’adultère masculin tout en culpabilisant les femmes : ce sont elles les séductrices qui tentent les hommes. Le monde est rempli de mauvaises femmes qui ne respectent pas la propriété privée des femmes, qui tentent les hommes à chaque pas. Avec autant de méchantes séductrices, c’est « normal » que les pauvres petits chéris ne puissent pas résister.

Avec ce genre de logique, la culture patriarcale nous monte les unes contre les autres et nous fait sentir comme des rivales. C’est pour cela qu’on pardonne au mari et on rejette la faute sur toutes les autres. C’est le patriarcat qui le dit : les hommes ont un appétit sexuel démesuré et bien qu’ils fassent de gros efforts pour le contrôler, ce sont des personnes en chair et en os. Ils ne peuvent que succomber aux charmes féminins parce qu’ils sont faibles et qu’ils n’arrivent pas toujours à résister à la tentation. C’est pour cela qu’ils font voir les putes avec des copains ou qu’ils se laissent séduire par des perverses voleuses de maris.

C’est ce qui est arrivé au pauvre Adam, qui s’est laissé emporter par l’insolente et désobéissante Eve. Dans cet imaginaire patriarcal, c’est toujours nous qui sommes fautives : aussi bien en ce qui concerne les infidélités masculines, que pour les féminines, qui sont infiniment pires que les masculines.

Nos infidélités sont monstrueuses et nous n’en sortons jamais immunes : toutes les vilaines femmes sont découvertes et punies, aussi bien dans la réalité que dans les fictions. Certains sont torturées, d’autres sont violées ou assassinées : le patriarcat nous soumet aux pires châtiments pour essayer de nous dissuader d’aller voir ailleurs.

Quand nous tombons amoureuses d’une autre personne ou nous avons d’autres relations en marge du couple hétéropatriarcal, nous sommes des traitresses et nous mettons en péril tout le système économique, politique, sexuel, social, culturel. De ce fait, il est très important de nous soumettre à des châtiments cruels car nous désobéissons les mandats de genre et nous les poussons dans leur retranchement.

Les hommes patriarcaux ne supportent pas les infidélités, ni les tromperies, ni les mensonges. Ils ont horreur que d’autres hommes se moquent d’eux et les traitent de cocus. C’est ce qui arrive aux faibles, à ceux qui ne savent pas dominer leurs femmes. C’est pour cela qu’ils préfèrent se marier avec des femmes gentilles, celles qui ont été éduquées pour être comme leur mère : qui leur indiquent le bon chemin à suivre, qui dépensent beaucoup d’énergie à les élever, les domestiquer, les surveiller, les pardonner maintes fois. Eux n’ont qu’à faire comme s’ils n’y pouvaient rien, dire qu’ils étaient bourrés, drogués ou forcés, le regretter et promettre de ne plus recommencer.

Les hommes patriarcaux se réjouissent d’être le centre d’intérêt, de savoir que plus ils se comporteront comme des salauds, plus elles leur courront après. Ils ont besoin de femmes peu sûres d’elles, jalouses, qui les contrôlent, avec une très faible estime de soi, rongées par la peur de la solitude et de l’abandon. Ils ont besoin de les faire souffrir pour se sentir importants et pour obtenir des preuves d’amour sous la forme de drames, de querelles et de pleurs. Ils ont besoin de se sentir nécessaires, indispensables et puissants parce qu’ils sont dans l’incapacité d’avoir des relations égalitaires. La masculinité patriarcale gonfle leur égo et fait baisser leur estime de soi. C’est ainsi que le patriarcat veut les voir : peureux, impuissants, peu sûrs d’eux, violents et très occupés à démontrer que c’est eux qui portent la culotte.

Les avantages et les plaisirs de l’honnêteté.

Le romantique est politique : si nous voulons transformer, améliorer ou révolutionner le monde dans lequel nous vivons, nous devons changer la façon dont nous vivons nos relations sexuelles, affectives et émotionnelles. Afin de construire un monde meilleur, il faut arriver à délivrer l’amour de toute la charge machiste et en finir avec les guerres romantiques qui perpétuent l’inégalité et les violences.

Nous, les femmes, nous avançons actuellement, à pas de géant, en dépatriarcalisant nos émotions, nos discours, nos comportements, notre forme de construire des relations. A partir du féminisme, nous cherchons à éliminer les contradictions et connecter ce que nous pensons, ce que nous sentons, ce que nous disons et ce que nous faisons. Honnêteté et cohérence sont les clés pour aller de la théorie vers la pratique : nous voulons un monde meilleur, nous voulons des relations plus saines, plus agréables et plus satisfaisantes. Nous ne voulons pas être le frein à main des hommes : nous voulons être leurs compagnes.

Quelques hommes ont également entrepris la tâche de déconstruire leur masculinité patriarcale et fabriquer des outils qui puisent leur permettre d’avoir des relations égalitaires. Mais, il reste encore bien du boulot : ils sont peu nombreux, mais il y en a de plus en plus. Je suis optimiste depuis que je suis entrée en contact avec des hommes et des femmes qui vivent des masculinités dissidentes. Puisque d’autres manières de masculinité sont possibles, d’autres formes de nous aimer le sont également, d’autres formes de nous accompagner et de prendre soin de nous.

En étant honnête, il est plus facile de construire des relations basées en la confiance, la sincérité et la complicité. Travailler le thème de l’honnêteté est fondamental pour désapprendre le machisme, déloger les patriarcats qui nous habitent, créer des relations libres de violences, de jalousie, de tromperies, de tourments et de drames.

L’honnêteté dans les relations de couple nous permet de nous connecter à partir du centre de notre existence avec l’autre, avec les autres. A partir de ce lieu, nous pouvons être nous-mêmes, communiquer sans masques, ni armures protectrices. En travaillant ensemble l’honnêteté, il possible de se montrer comme on est, comment on se sent, ce que nous voulons et ne voulons pas, ce dont nous avons besoin pour être bien.

Il est possible de marcher dénudée sans peur, il est possible de se montrer telles que nous sommes, faire confiance et construire des relations qui nous correspondent, avec des accords mutuels et en travaillant en équipe.

En définitive, je crois que l’honnêteté est un pari à travailler comme un défi pour toutes les personnes qui souhaitent dépatriarcaliser les masculinités, cultiver l’éthique amoureuse et prendre soin de l’autre, afin de construire des relations basées sur la solidarité et le plaisir d’être ensemble.

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[1] Coral Herrera Gómez vit au Costa Rica. Tout comme elle, j’ai constaté, dans certains pays d’Amérique Latine, le fait qu’il existait ce qui s’appelle « la grande maison » (la casa grande) et « les petites maisons » (la casa chica). La première avec l’épouse et les enfants officiels et les autres, avec les maîtresses et leurs enfants (parfois reconnus par leur père, mais pas systématiquement). (NdT)

[2] Chronologie des Droits des Femmes en France :

  • 1907 : La loi accorde aux femmes mariées la libre disposition de leur salaire.
  • 1965 : Loi de réforme des régimes matrimoniaux qui autorise les femmes à exercer une profession sans autorisation maritale, ouvrir un compte en banque et à gérer leurs biens propres.
  • 1975 : Instauration du divorce par consentement mutuel.

(NdT)

[3] Encore aujourd’hui, de nombreuses femmes restent pour des raisons financières et également « pour les enfants ». (NdT)

Un homme polyamoureux avec conviction et éthique : ce serait comment? Diana Marina Neri Arriaga

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lustration de Nuria Frago pour Pikara Magazine

L’article est paru sur le blog « totamor« , au mois de décembre 2016. J’ai tout de suite demandé l’accord de l’autrice pour le traduire et elle l’a donné rapidement. J’aurais vraiment aimé pouvoir le faire avant, mais toute traduction et écriture d’articles sont réalisés sur mon temps libre et ces derniers mois, puisque j’ai suivi une formation en « thérapie féministe » à Barcelone (un week-end par mois, pendant 3 mois), les jours et les semaines ont filé à toute vitesse. 

Ma lecture de cet article est qu’il ne s’agit pas d’une injonction à devenir le MPP (Mec Polyamoureux Parfait (clin d’oeil à la PPP, Personne Polyamoureuse Parfaite), mais bien d’une invitation à s’interroger sur ce que cela signifie d’entrer en relation avec une femme non-monogame (polyamoureuse) et féministe. Qu’il ne s’agit pas de juste « d’ouvrir son couple », de « se dire féministe et polyamoureux », mais de réellement se poser toute une série de questions et d’envisager les relations autrement qu’à travers le prisme patriarcal.  [NDT]

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Récemment, je partageais sur Facebook, avec des copines très sympas, la conversation que j’ai eue avec un attachant compagnon de vie. Nous étions arrivées, une fois encore, à la conclusion non précipitée, mais probablement avec un préjugé, qu’il était quasiment impossible de connaître un homme polyamoureux en ce qui concerne la conviction et l’éthique.  Car cela implique, par-dessus tout, de renoncer aux privilèges patriarcaux, qui peuvent même augmenter avec une vie polyamoureuse.

Quand je lis comment se présentent les hommes dans un groupe « poly » sur Facebook, je lis le même discours recyclé sur le style de vie, les envies d’ouvrir son monde, de ne plus mentir, de connaître des filles et/ou des couples et ainsi de suite … Je ne veux pas dire que ce soit bien ou mal, mais je ne vois pas d’hommes qui essaient, tout au moins, de se poser la question de l’hégémonie de leur masculinité, qui s’interrogent sur les relations de pouvoir et tout ce cela signifie. Qui se demandent ce qu’est réellement l’amour,  ce que ça veut dire être en couple et bien d’autres éléments … Par contre, (ah, ça oui !) J’en vois beaucoup qui essaient de draguer avec leurs likes ou qui écrivent des commentaires qui montrent combien ils ignorent tout du féminisme.

Cela fait plus de dix ans que je vis et que je réfléchis à la proposition politique du polyamour (que j’envisage aujourd’hui plutôt comme un « contre-amour [1]»). Je ne peux compter que sur les doigts d’une main, ceux que j’ai connus, qui sont en train de détruire les leurres de la virilité et qui font leur boulot au sujet de la déconstruction patriarcale, qui peuvent vraiment être considérés comme des potes alliés.

Face à cette constatation, une copine me demandait, avec acuité : un homme[2] polyamoureux avec conviction et éthique, ce serait comment ?

Voici ma réponse que, maintenant, je partage publiquement :

Pour commencer, c’est plutôt complexe d’avoir à établir un « profil » d’homme polyamoureux avec conviction et éthique. D’abord, parce que je ne suis pas un homme et comme je n’ai pas leur corps, ni j’ai été élevée en tant qu’homme, je ne peux pas me mettre dans leur peau. Cependant, ce que je peux me permettre, c’est de parler du type d’homme avec lequel j’aimerais pouvoir avoir une relation affective en tant que femme féministe.

[Je ne sais pas trop comment nommer les masculins. Le mot homme ne me plait pas. (…) Personnellement, en général, je ne fais pas référence aux masculins, quotidiennement, je choisi de leur demander comment ils souhaitent être appelés et pour cela, au-delà des pronoms, j’apprécie de les connaitre en tant que Manuel, Carlos ou Ramón, par exemple.] Une personne considérée socialement comme masculin (de manière indépendante de ses organes génitaux).

Je suis intéressée par celui qui désobéit et encore plus si cette désobéissance est en relation avec son propre genre, c’est-à-dire qu’il s’en fout pas mal si on l’appelle gay, putain, homo, qui ne soit pas « intéressé » par l’idée d’avoir à « sauver » sa masculinité, mais qu’il interroge de manière précise tous les imaginaires sociaux qui accompagnent l’étiquette homme, masculin, mec et connexes. S’il ne fait que les assumer sans se poser de questions, avec tout l’imaginaire que cela comporte associé au patriarcat, alors, il sera impossible de faire équipe et d’avancer ensemble. Qu’il renonce à se voir comme un chevalier, comme un prince charmant o n’importe quelle image du même acabit, qu’il renonce à toutes les catégories de genre qui le nomme avec une vision androcentrique, qu’il se cherche et qu’il cherche, et qu’il ne reste, jamais, dans une zone de confort.

Qu’il reconnaisse qu’il a été éduqué avec des privilèges qui l’ont mis au centre de la pensée et que, par conséquent, il fasse un travail exhaustif pour questionner tout ce qu’on lui a dit qui était normal, naturel et nécessaire. Qu’il ne lutte pas pour avoir le beau rôle, qu’il soit plus à l’écoute, qu’il parle sans imposer, sans enseigner, sans s’approprier la parole, mais en la partageant. Qu’il cesse catégoriquement d’être le complice des autres, avec leurs blagues, leurs commentaires ou leurs bruits de couloir, qu’il établisse son propre positionnement, même si cela implique de ne plus être d’accord avec sa famille ou ses potes machistes (si tu es de ceux qui « par jeu » acceptent les blagues sur « les filles », « les putes », « les salopes » et d’autres terribles clichés sexistes, pars, éloigne-toi, immédiatement).

Qu’il questionne l’exercice du pouvoir qu’il lui a était enseigné à partir de l’hétérosexualité (ici entendue comme régime politique) non seulement en tant qu’exercice de rencontre érotique et affective mais comme un entrelac social et idéologique. Qu’il ose explorer son corps. Par exemple, avant de demander à avoir du sexe anal, qu’il partage d’abord son cul (quel délice de jouer avec un « strap-on ») y qu’il en comprenne le plaisir, qu’il se laisse sentir et qu’il sache tisser une convivence érotique pour vivre les moments partagés, en se posant la question du désir colonisé (s’il a des soucis avec les poils aux aisselles, les chairs abondantes ou s’il n’arrête pas de parler d’un « corps de rêve », alors « ouste » : je ne veux rien avoir avec lui).

Qu’il lutte contre ses peurs, ses colères, ses insécurités qui se traduisent en exercices de contrôle (parfois de manière subtile, d’autres contendants, mais toujours violents, toujours cette violence), où il demande des certitudes, établit des hommenismes de vigilance contre sa « partenaire » au « nom de l’amour », qu’il jalouse, conquière et séduit. Qu’il se rendre compte des dialectiques de maître et esclave (selon Hegel) qui entrent en jeu dans les relations actuelles y qu’il en questionne la provenance. Q »’il ne « vende » pas et ne me « vende » pas des illusions et remette tout à un hasard métaphysique. Si un homme utilise dans son champ lexical les termes : conquérir, séduire, je l’ai prise, je l’ai draguée, elle m’a envoyé dans la « friendzone », etc, sans se poser la question sur leurs implications idéologiques, il est temps de dire « adieu » et rapidement.

Qu’il lise, lise beaucoup, non pas afin d’arriver à être un « mec progressiste de type intellectueloîde », mais qu’il s’autorise à bien placer historiquement les différents discours qui soutiennent la pensée amoureuse. Qu’il comprenne que le discours sur le pouvoir de « l’amour », sur les débuts du mariage, les implications de la monogamie et le couple, les complexités de la famille nucléaire. S’il commence par dire qu’il recherche « sa moitié », qu’il se sent seul ou qu’il aimerait se sentir complet, je pars en courant. Je suis intéressée par un compagnon avec qui partager tous nos manques, nos doutes et nos incertitudes. Je ne souhaite pas qu’on me donne, ni je ne souhaite donner de la stabilité, mais je veux de la réflexion partagée. Je ne veux pas d’homme féministe (ils ne peuvent pas l’être) mais un allié.

Qu’avant de nous donner « des titres nobiliaires de possession » et les défendre devant le monde entier : ma copine, ma fiancée, ma femme, ma, ma, ma … : soyons compagnons, amis, complices et par la même notre convivence sera faite de joie, de fraicheur, de pactes, d’accords à court ou moyen terme. Que nous essayions, que nous cherchions, que nous inaugurions des formes effectives de communication, que nous travaillions ensemble face aux suppositions, contre les vices du « je sais bien de quoi tu parles … » et tout ce qui use les relations. Créativité, beaucoup de créativité. L’amitié est un exercice politique qui a bien des coins et des recoins à explorer.

Qu’il ait sa propre vie, ses envies, ses actions en tant que personne singulière, ses ami.e.s. Qu’il n’ait pas besoin de moi, qu’il ne m’idéalise pas, qu’il ne me transforme pas en « la femme de ses rêves », qu’il me respecte, qu’il se respecte et construise sa vie pour lui et avec lui. Nous nous accompagnons, nous ne nous possédons pas. Nous sommes des personnes autonomes et libres, et non pas de la clue.

Qu’il détruise ou déconstruise les rôles de genre. Qu’il écarte les jeux de compétitivité, de hiérarchie, du pseudo dilemme émotion/raison.  S’il ne voit pas les relations de manière horizontale, je n’entre pas dans sa vie. Décolonisons, s’il-te-plait !

Qu’il soit partant pour établir des accords de communication, d’engagement et d’honnêteté. Non pas d’une honnêteté forcée ou de confessionnal, mais faite d’un bonheur qui se sent et qui se pense. Et oui, cela lui coûtera, très certainement, de lâcher prise. Ce sont de très nombreuses années, des siècles de « jen’aipasbesoindeparler, jenepartagepasmesémotions », c’est pour cela que sa vulnérabilité, sa mise à nu, doivent être radicales. Un travail conjoint de dé-romanticisation de tout ce que nous pensons exact et unique.

Que notre engagement ne soit pas seulement de prendre soin l’un de l’autre, dans le sens de faire attention à l’autre, mais de prendre également soin de la relation. Ce qui implique que, si l’un des deux a une autre relation, il y ait des accords simples et basiques pour gérer les émotions, les sentiments qui se sont établis. Je ne demande pas de la compersion ou de la compréhension instantanée, je ne demande pas que l’on m’accompagne à mon rythme, mais je souhaite des initiatives pour soulager la douleur (comprendre la culpabilité et la souffrance comme des émotions issues de l’inconscient de la société patriarcale). Je veux et je donne une écoute active, je veux et je donne de la transparence.

A partir de cette perspective, si tu souhaites entrer en polyamour (même si je te suggère de bien faire attention et de ne pas le voir comme une panacée universelle) et tu es né dans un corps d’homme, je te suggère de passer en revue toutes les notions de renoncement, de questionnement et de désobéissance.

Un pari qui est quasiment impossible si tu conserves tous tes privilèges.

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[1] L’autrice utilise cette expression (qu’elle explique dans cet article en espagnol), car elle considère l’amour comme une catégorie politique, culturelle, de genre, classe et ethnie.

[2] J’ai traduit varón par homme. Mais, en fait, en français, il n’y a pas d’équivalent, car ce mot veut dire, selon les contextes : homme, garçon ou mâle. J’aurais pu choisir mâle, mais je trouve que la traduction en espagnol est plutôt macho que varón.

Maltraitance, manipulation, abus et violences (physiques et psychologiques), dans les relations alternatives à la monogamie. Elisende Coladan

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Por qué me echaron del cielo. Statue de Julio Nieto

Petit préambule afin de présenter mon expérience et intérêt pour ce sujet :

Je vis des relations non-monogames depuis une bonne quarantaine d’années. D’abord de manière très isolée[1], puis, depuis 2013, au contact de personnes et de communautés les vivant également. J’habite en région parisienne depuis bientôt 9 ans, après de nombreuses années en Amérique Centrale.

Etant franco-catalane, je me rends régulièrement à Barcelone, où je fais partie du groupe Facebook Poliamor Catalunya et je suis en contact avec le collectif Amors PLurals qui se définissent tous les deux comme non-monogames, féministes et pro-féministes. J’interviens/participe régulièrement à certains évènements qu’il.elles organisent. C’est ainsi que j’ai participé aux 1ères Journées d’Amors Plurals (autour de 150 participant.e.s) à Barcelone et l’Eixam dans le Delta de l’Ebre (60è de personnes). J’ai donc pu constater des différences entre la France et la Catalogne où, notamment, je sens qu’il y a une plus forte conscience des problèmes de maltraitance dans les milieux non-monogames [2]. Ce qui signifie qu’elles existent, que le sujet est abordé et qu’on en parle plus ouvertement. La preuve en est l’article écrit en 2014, suite à une conférence sur le sujet, que j’ai traduit et publié en novembre dernier. 

J’organise, depuis fin 2015, chaque mois, un espace de parole autour des relations alternatives à la non-monogamie[3]. J’espère qu’il est réellement un lieu safe et j’invite toute personne y ayant participé de me prévenir, au moindre souci, pendant la réunion ou par la suite. Je reçois également, depuis bientôt deux ans, en consultation, des personnes qui vivent ces relations. J’ai aussi des témoignages spontanés, d’ami.e.s ou de connaissances me racontant leur expérience de relations toxiques et de rencontres avec des personnes qui le sont. J’ai eu personnellement à vivre des situations de maltraitance psychologique, de la part de personnes se disant poly ou non-monogames, ou découvrant ce mode de relation. Cela, soit directement, soit indirectement, à travers de ce qu’elles disaient sur leurs autres partenaires ou leur manière de vivre les relations (mensonges, occultations, tergiversations, manipulations …).  Force a été de me rendre compte qu’il existait bel et bien des cas de maltraitance, parfois même très graves, comme des viols, commis par des personnes vivant ces relations. C’est ainsi que j’ai organisé, fin janvier, un premier espace de parole autour de ce thème[4] et que j’ai proposé ma participation avec une présentation sur ce sujet à la « 2nd Non-Monogamies and Contemporary Intimacies Conference  ».

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La maltraitance, la manipulation, les abus, les violences psychologiques et physiques et le phénomène de l’emprise :

Tout d’abord, il est important de signaler que la maltraitance, la manipulation, les abus et les violences physiques et psychologiques touchent toutes les sphères de notre société. Absolument toutes. Y compris les milieux non-monogames (polyamoureux, anarchistes relationnels ou autres). Pour les personnes qui organisent des évènements concernant la non-monogamie, cela devrait être une préoccupation et une vigilance constante. Pour celles.ceux qui décident de vivre autrement leurs relations et commencent à participer à des événements afin de mieux comprendre comment les vivre, il est nécessaire de se renseigner, d’entendre des témoignages et rencontrer des personnes qui les vivent.  Penser que dans ces configurations relationnelles tout est respect, consensus, communication non violente et amour, n’est qu’illusion et une lamentable méprise. Se sentir protégé.e.s,  parce qu’il y a plusieurs partenaires, est méconnaître la réalité des abus, souvent commis par des proches, sans que personne de l’entourage ne le soupçonne.

Je souhaite également préciser que nous sommes toutes et tous, à un moment ou à un autre de nos vies, manipulatrices/manipulateurs, maltraitantes/maltraitants, violentes/violents, d’une manière ou d’une autre. Que nous pouvons également, toutes et tous, subir cela à un moment ou un autre. Il peut y avoir des relations saines qui, à un moment, deviennent toxiques. Si nous en avons conscience, si nous réagissons, si nous demandons de l’aide (amicale, groupale ou thérapeutique, ou autre), si nous en parlons avec nos partenaires afin de trouver des solutions, il s’agit de situations passagères qui peuvent certes créer des blessures ou des traumas psychologiques (parfois légers, d’autres pas), mais elles ne correspondent pas à des situations réitérées de maltraitance, ni d’emprise. La différence réside en le fait que la maltraitance, les violences psychologiques et physiques répétées, créent une véritable situation d’emprise de laquelle il est difficile de sortir et laissent des traumas importants. Elles peuvent être accompagnées de phénomènes de sidération, de dissociation et de mémoire traumatique. Lorsque cela devient un moyen de fonctionnement répété, habituel, sur la durée, il y a un but : c’est celui de dominer l’autre, de le contrôler, de le maintenir dans un état d’objet. Il est alors question d’emprise.

Il est communément admis, que l’emprise passe par trois grandes étapes que je vais illustrer (comme cela se fait souvent ), par des termes provenant de la pêche, qui décrivent la meilleure manière d’attraper un poisson, donc une proie.

  1. La séduction (ou appât au bout de l’hameçon, c’est-à-dire un leurre : qui est un dispositif destiné à tromper les poissons lors de la pêche)
  2. La déstabilisation (ou ferrage : fait de donner un coup sec du poignet, au moment où l’on sent que le poisson mord et commence à se débattre, afin d’engager le fer de l’hameçon dans les chairs.)
  3. L’emprise (capture : le poisson est pris, détaché de l’hameçon. Il se débat jusqu’à mourir)

Lorsque l’emprise est en place, il n’y a qu’une seule solution : se décrocher de l’hameçon et s’enfuir pour ne pas revenir !   Car il y a toujours reprise de ce cycle (voir le schéma à la fin de l’article), lorsque la personne sous emprise essaie d’en sortir, se débat, confronte et souhaite se sauver, sans y arriver.

L’emprise se base sur des mécanismes qui ont pour but de :

–              Faire douter l’autre de ses propres pensées/sentiments/ressentis[5]

–              Faire perdre ses repères

–              Créer une situation de dépendance

–              Provoquer la peur

–              Faire ressentir de la honte et/ou de la culpabilité

–             Contrôler

Les abus et la violence peuvent causer de la sidération. C’est-à-dire un blocage total qui protège de la souffrance en s’en distanciant. Cela peut prendre la forme d’un état où la personne reste figée, inerte et donne l’impression d’une perte de connaissance ou bien présente une rigidité extrême (poings crispés, mâchoire serrée), ou bien, au contraire, est secouée par des tremblements irrépressibles. Cela peut être suivi par de l’anxiété, des vertiges, des pertes de mémoire, des vomissements. Un sentiment de manque de repères, de la culpabilité, de la honte et de la peur[6]

Et amener à la dissociation. C’est-à-dire à une séparation entre des éléments psychiques et/ou mentaux, qui, habituellement, sont réunis et communiquent. C’est un processus mental complexe mis en place de manière inconsciente afin de pouvoir faire face à des situations douloureuses, traumatisantes ou incohérentes[7].

Bien entendu, il peut arriver que la personne qui vit les maltraitances, se rende compte qu’elle est dans un processus dont il lui sera difficile de sortir et qu’elle arrive à s’en dégager avant de ne plus pouvoir le faire[8]. Bien qu’il arrive encore plus souvent, que la personne qui domine, arrive à lui prouver qu’elle se trompe, que la situation n’est pas ce qu’elle croit et le processus redémarre, comme signalé dans le schéma ci-dessous. Il y a une nouvelle phase de séduction, suivi de celle de déstabilisation. Ce cycle peut se répéter de multiples fois, affaiblissant de plus en plus la personne sous emprise et anéantissant progressivement ses mécanismes de défense. A ce moment-là, il faut souvent arriver à un stade où un élément trop violent l’amène à réagir et à demander de l’aide. C’est là où il est indispensable de la croire et de la soutenir.

Si vous voulez plus d’informations, je vous invite à visiter les sites web de deux femmes formidables et écouter/lire leurs informations sur l’emprise :  Anne-Laure Buffet et  Muriel Salmona [9].

La maltraitance, la manipulation, les abus, les violences psychologiques et physiques dans le cadre de relations non-monogames :

J’ai choisi pour option celle de présenter les caractéristiques ou situations possibles – où la maltraitance peut avoir lieu, de manière répétée et accompagnée, ou pas d’emprise -, liées au contexte des relations non-monogames et également non-hétéronormées. Je les accompagne d’exemples inspirés d’échanges et de témoignages (anonymisés -prénoms fictifs- et recréés : c’est-à-dire que les contextes ne sont pas forcements les mêmes ou bien j’ai regroupé plusieurs expériences du même type en une), que j’ai pu connaître aussi bien dans un cadre personnel que professionnel. Ainsi que de mon propre vécu. Je souhaite souligner que cette présentation est loin d’être exhaustive mais elle est indicative de certains procédés. Elle a pour but de donner des pistes sur les spécificités liées aux relations non-monogames, qui peuvent « faciliter » des relations de maltraitances, afin de les connaître et les reconnaître, aussi bien pour soi-même que pour des personnes de notre entourage, qui vivent ou souhaitent vivre des relations non-monogames.

1 – La hiérarchie :

Nous vivons dans une société patriarcale et hiérarchique. Cela se retrouve également dans les relations non-monogames. Il existe le polyamour hiérarchique[10], qui propose un fonctionnement où il y a une relation principale (avec des privilèges) et des relations secondaires ou satellitaires. Dans ce type de relation, l’oppression, le contrôle et la manipulation peuvent être au rendez-vous. Je tiens à souligner que, heureusement, cela n’est absolument pas systématique, bien que la structure elle-même de ce type de relations, avec une hiérarchie, peut facilement s’y prêter.

Le contrôle :

Dans les relations hiérarchiques, la relation primaire peut imposer certains accords ou fonctionnements aux autres relations, afin d’ainsi garder le contrôle à la fois sur leur propre relation et sur les autres. L’idéal serait que toutes les personnes puissent avoir connaissance des accords et la possibilité de s’exprimer à leur sujet.

Ex :

Dans leur couple, Martin et Pierrette, qui vivent ensemble, ont convenu qu’il leur est possible d’avoir d’autres relations. Leur décision a été prise à une condition, impérative : ne jamais passer de nuit avec l’autre. Martin a une relation avec Jade qui vit très mal cette imposition. Alors, Martin décide de rompre cette relation secondaire en disparaissant (« ghosting[11]« ) et en évitant ainsi à avoir à donner des explications. Du coup, Jade s’inquiète, se demande ce qui est arrivé, culpabilise et déprime.

Le temps :

Dans les relations plurielles, il est très souvent question de la gestion de temps et du manque de temps. Il est souvent difficile d’arriver à gérer plusieurs relations. Ce sujet peut être un élément de pression et de manipulation.

Ex :

Damien a une relation primaire avec Chloé. Ils vivent ensemble. Alicia est une relation secondaire, vraiment secondaire, car après une période « lune de miel », Damien n’a jamais beaucoup de temps pour la voir. Alors qu’auparavant, ils partageaient beaucoup de sorties, maintenant, leur relation est devenu un 5 à 7, chez Alicia, lorsque Damien a le temps. Alicia est célibataire, n’a pas d’autres relations à ce moment-là (même si elle est polyamoureuse), donc facilement disponible. Lorsqu’elle essaie de s’exprimer Damien n’a pas le temps. Il ne répond pas. Leurs échanges se font uniquement par SMS pour prendre ou annuler (de plus en plus souvent) leur rdv ou lorsque Damien lui envoie des « sextos ». Damien prétexte des soucis de gestion de temps entre son travail, sa relation primaire et ses autres relations secondaires. Reproche à Alicia son manque de compréhension, l’accuse de « monogamie » car elle n’a pas d’autres relations que lui et l’incite fortement à aller voir ailleurs, tout en lui disant qu’elle en est de toute façon incapable[12].

2 – Les non-dits :

Il est souvent admis que dans les relations plurielles, il y a consensus et transparence, notamment quant au nombre des relations, qui elles sont et de quel type de relation il s’agit : purement sexuelle, affective, sexo-affective. Qu’il est bon de dire, mais de ne pas tout dire. Par exemple, de ne pas donner des détails sur la sexualité. Ceci étant posé, il arrive qu’il existe des non-dits qui peuvent venir envenimer les relations.

Ex :

Melissa est en relation avec Toby, qui a déjà une relation avec Béatrice. Les deux sont au courant, mais Toby ne parle pratiquement pas de cette autre relation sauf pour s’en plaindre. Notamment de sa jalousie. Ce qui pose question à Melissa. Par ailleurs, elle ne sait jamais quand ils se voient, ni même s’ils se voient, mais trouve régulièrement des traces de Béatrice (ou d’une autre femme ?) chez Toby (qui vit seul) : cadeaux, linge et autres divers objets. Elle culpabilise à la fois du fait que sa relation avec Toby puisse rendre malheureuse Béatrice et vit mal, ce qu’elle considère comme « un marquage de territoire ». Elle se pose de multiples questions, d’autant plus qu’elle est très franche avec et au sujet de ses autres relations. Quand elle essaye d’expliquer que cela la dérange, elle n’est pas entendue et se trouve confrontée à un mur de silence. Elle n’arrive pas exprimer son ressenti, qui est nié ou considéré comme outrancier.

3 – Le/la « mentor » :

Il peut s’agir d’une personne très active dans le milieu non-monogame, qui s’exprime très bien au sujet des relations plurielles. Elle a beaucoup lu sur le sujet, elle peut animer ou pas un café ou autre espace poly, peut-être écrit-elle également, fait des vidéos, a une page Facebook ou un blog.

Ou bien encore, tout ce qu’elle connaît n’est que théorique et elle va le mettre en pratique avec quelqu’un.e dont elle sera initiatrice.

En tout cas, c’est une personne qui a un discours cohérent et très structuré sur ce thème. Attention : je ne veux pas dire par là que toute personne qui « initie » une autre aux relations non-monogames, ou anime un espace poly, soit une personne qui peut devenir « malveillante » ou dangereuse. Je signale juste que cette situation peut permettre de la maltraitance, sans que personne ne s’en doute, comme dans les exemples que je donne.

Relation non-monogame :

Ex :

Déborah est ouvertement non-monogame, elle a une relation principale, d’autres partenaires et elle est très active dans différents groupes. Un jour, elle rencontre Sylvain, qui est également très actif. Ils commencent une relation très visible partout (notamment dans les médias et sur les réseaux sociaux), qui a l’air faite de dialogue et de bienveillance. Sauf que dans l’intimité Sylvain est manipulateur, abuse sexuellement à de nombreuses reprises de Déborah, la critique, la dévalorise et trouve toujours de très bonnes raisons pour se justifier. Elle commence à douter d’elle-même, fait toujours bonne figure en public et se montre très attentionnée envers lui. En même temps, elle s’efface, prend de moins en moins la parole, maigrit, sans que personne ne s’en rende compte. Y compris son partenaire principal et ses autres relations.

Relation mono-poly[13] :

Ex :

Cyrille est non-monogame de longue date lors de sa rencontre avec Dominique. Dominique a toujours été monogame. Mais, c’est « la passion ». Cyrille a clairement signifié à Dominique que la monogamie ne lui convient pas et que dans leur relation, Dominique doit accepter ce fait. Dominique y consent par peur de perdre Cyrille, mais le vit très mal. Alors Cyrille part dans de grands discours sur la liberté relationnelle, sur son besoin d’avoir plusieurs relations, sur le fait que Dominique est un esprit étriqué qui ne comprend rien au polyamour ou à l’anarchie relationnelle, qu’il faut lire et encore lire, s’informer, aller à des rencontres polys (où Dominique n’arrive pas à se sentir bien et se contente d’observer sans rien dire) et apprendre à gérer ses sentiments. Cyrille fait de constants reproches et parle beaucoup de la « jalousie » de Dominique, qui perd de plus en plus confiance, qui culpabilise de ne rien comprendre aux relations non-monogames, qui se sent rien du tout face à Cyrille. Finalement, Dominique se décide à avoir d’autres relations et là Cyrille souhaite l’aider « à les gérer », en lui montrant la moindre erreur, le plus petit faux-pas. Dominique finit par rencontrer une personne monogame et décide de quitter Cyrille, en jurant que la non-monogamie ça ne marche pas ! Cyrille se montre extrêmement méprisant.e notamment devant toutes leurs amitiés communes.

4 – Le secret :

Lorsqu’on vit des relations dont il n’est pas possible de parler librement et que cela ne se passe pas bien, il est très difficile de se confier à des personnes (amitiés, famille, psy …) qui vont soit ne rien vouloir entendre, ni comprendre, soit répondre qu’évidemment cela ne marche pas, puisque ce sont des relations aux choix « immatures, immoraux, inacceptables, … ». Dans ce cas, bien des personnes préfèrent ne rien dire sur leurs choix de vie et les gardent secrets.

Si nous prenons l’exemple de Dominique dont je viens de parler et qui dans mon histoire, a fini par s’en sortir, il est évident que, n’appartenant pas au milieu « poly » et ne s’y sentant pas bien, il est difficile dans ce cas, d’y trouver du soutien. Notamment parce que Cyrille est d’une grande éloquence et prend toute la place. Tout comme il est difficile d’en parler dans un autre environnement, car ce sera immédiatement questionné.

Mais il peut y avoir également d’autres situations :

Ex :

Anastasia a toujours senti que la monogamie ne lui convenait pas. Après plusieurs relations où l’infidélité est arrivée à un moment ou un autre (où elle a toujours caché le fait qu’elle avait plusieurs relations), par une émission télévisée, elle découvre le polyamour. Après de nombreuses lectures, elle se décide à vivre ainsi ses relations, tout en ne disant rien sur ce fait, à son entourage. Un jour, elle rencontre une personne comme Cyrille et un processus similaire (à celui évoqué précédemment),  va se mettre en place. Déstabilisée, déboussolée, elle ne sait pas à qui se confier, car elle n’a parlé à personne et n’arrive pas à en parler, du fait qu’elle n’est pas monogame. Elle garde son mal-être pour elle-même et tout en ayant plusieurs relations, au lieu de s’épanouir, dépérit, ce qui a des effets sur sa vie professionnelle. Cela se termine par un « burn-out », dont la raison première est l’impossibilité d’exprimer ce qu’elle vit dans sa vie personnelle.

5 – Le problème d’être dans des relations hors du système :

Souvent, aussi bien dans le milieu poly que dans un environnement monogame, le fait d’avoir une relation différente fera qu’il sera beaucoup plus difficile d’en parler et d’être entendu.

Ex :

Paul a deux relations dont une abusive, mais il s’agit d’une personne monogame. Il essaye d’en parler dans le milieu poly et avec son autre partenaire, mais ce qu’il entend c’est que c’est normal puisque l’autre n’est pas non-monogame. Parallèlement, lorsqu’il en parle à sa famille, cette personne est encensée car justement monogame. Son psy, considère que la non-monogamie n’est pas quelque chose de sain, ni d’équilibré, que les personnes qui vivent ce type de relations ne le sont donc pas et qu’il devrait en sortir afin de trouver une personne (et une seule) qui lui convienne vraiment. Du coup, il est complètement déboussolé et ne sait pas à qui se confier.

6 – La jalousie (et l’envie) :

Je distingue toujours la jalousie de l’envie , souvent confondues. Je trouve par ailleurs, essentiel de donner des définitions des 2 :

  •       La jalousie est liée à la possession de la personne avec qui nous sommes en relation sexo-affective. Il s’agit alors de la peur de perdre l’affection de cette personne au profit d’une autre ou d’être remplacé.e dans la relations par un.e autre :

Ex : Y. commence une relation avec Z. alors qu’il est déjà avec X. et X. a peur d’être abandonné.e car il imagine Z. mieux que lui/elle.

  •        L’envie est liée au fait de désirer des objets, des activités, un lien affectif ou sexuel, que la personne avec qui nous sommes en relation a avec d’autre.s personne.s :

Ex : Y. a décidé de partir en week-end avec Z. dans un lieu où X aimerait aller avec Y. Du coup, X. ce sont très mal, souffre de ne pas pouvoir vivre la même chose.

Sujet récurrent dans les discussions autour de la non-monogamie. Souvent montré comme à l’origine de beaucoup de souffrances. La jalousie est souvent montrée comme mécanisme de contrôle. Elle peut être aussi un outil de manipulation, lorsque la personne jalouse se montre comme victime de ses « pulsions ». Cela peut avoir lieu aussi bien dans relations hiérarchiques où il y a un couple central et des relations secondaires que dans d’autres configurations avec des métamours  :

Ex :

Amandine est ouvertement non-monogame. Elle a plusieurs relations et semble toujours ouverte à en avoir. Elle est en relation primaire avec Boris (mais ils ne vivent pas sous le même toit) qui a aussi d’autres relations et est ouvert à en avoir. Boris ne montre pas de signes de jalousie lorsque Amandine lui parle de ses autres relations ou lorsqu’elle est avec elles. Par contre, à chaque fois que Boris a une relation, cela pose problème à Amandine. Elle change constamment les manières de procéder qui ont été établies en commun. Parfois elle veut tout savoir, tout, tout, en détail, d’autres elle ne veut pas savoir, mais ensuite pose mille et une question. D’autres encore, elle ne dit rien pendant des semaines puis, tout à coup, fait une crise juste avant que Boris n’aille rejoindre une autre relation. Amandine est constamment sur son téléphone. S’il y a un retard de 5 mn, un quelconque changement (par exemple Boris souhaite rester plus longtemps avec une autre personne) elle panique. Il arrive que Boris soit obligé d’annuler un rdv pour calmer Amandine ou bien, arrive en retard et raccourcisse le temps passé avec son autre relation, car il a dû s’arrêter en chemin pour calmer Amandine qui a des crises d’angoisse. De cette manière, Amandine s’assure d’avoir toujours sa place principale. Boris a dû rompre plusieurs relations à cause de la jalousie d’Amandine et depuis un certain temps, il a pris la décision, de ne rien dire quand il va à un rdv, tout en ayant peur qu’Amandine ne s’en rende compte.

Parfois Boris fatigue, a envie de quitter Amandine, mais à ces moment-là, Amandine devient très compréhensive, n’a plus de crises, n’angoisse plus, reste ferme sur les décisions prises (par exemple, ne rien dire jusqu’à ce qu’une nouvelle relation soit bien établie). Mais cela ne dure jamais longtemps et le cycle recommence.

7 – Les enfants :

Tout comme dans les relations de couple marié ou lorsque l’enfant a été reconnu, l’enfant peut être l’objet d’abus lui-même mais avec en plus le facteur qu’une personne qui s’en occupe n’a pas l’autorité parentale pour pouvoir intervenir, parce qu’elle n’en a pas le pouvoir légal, parce qu’elle ne s’en sent pas le droit, à cause du fait que le type de relation est « hors-normes » sociales et légales. Ou bien encore, l’enfant peut être l’objet de chantages et de pression et si une personne n’en est pas officiellement tuteur ou reconnu comme géniteur.trice, les ponts peuvent être coupés.

Ex :

Matilde a eu un enfant avec Daniela, les deux sont reconnues comme mères car mariées. Le géniteur est Patrice, un homme pansexuel et polyamoureux. Il ne reconnait pas légalement l’enfant à la naissance, ce qui a été convenu dès le départ, à la demande de Daniela. Mais il souhaite s’investir affectivement en tant que père. Matilde subit des violences psychologiques de la part de Daniela. Patrice essaie de la protéger, de faire valoir le fait qu’il est le père de l’enfant. Daniela fait en sorte de couper tous les ponts. Elles partent vivre dans une autre ville sans laisser d’adresse.

Matilde et son enfant sont en danger. Patrice se retrouve impuissant, sans aucun recours légal pour intervenir et sans nouvelles de son enfant.

Je pense qu’il est tout à fait possible de continuer la liste. Moi-même j’aurais pu le faire, cependant elle est ici pour donner des pistes sur les spécificités liées aux relations non-monogames, qui peuvent « faciliter » des relations de maltraitances, afin de les connaitre et les reconnaître, aussi bien pour vous que pour des personnes que vous connaissez, qui vivent ou souhaitent vivre des relations non-monogames.

(Si vous connaissez ou avez vécu d’autres situations, n’hésitez pas à les partager, de manière anonyme, en commentaires, car cela pourra aider d’autres personnes qui s’y reconnaîtront et à donner votre avis sur cet article, qui est certainement améliorable).

Que peut-on faire dans les milieux non-monogames et depuis l’extérieur pour déceler, éviter et intervenir ?

La première chose est d’avoir conscience que, comme je l’ai expliqué au tout début, la maltraitance, la manipulation, les abus et les violences physiques y psychologiques touchent toutes les sphères de notre société patriarcale. Absolument toutes. Y compris les milieux non-monogames. Le nier c’est être dans le déni et donc mettre en péril un grand nombre de personnes qui, ingénument, se croiront en sécurité dans des relations où tout ne serait « qu’amour et bienveillance ».

Voici quelques pistes pour rendre plus « safe » les événements « poly »:

  • Ecrire, publier, distribuer et/ou lire une charte avant chaque évènement.
  • Désigner des personnes (avec une formation si possible concernant l’accueil de la parole des personnes ayant subi des abus[14]) auxquelles s’adresser lors des évènements et/ou par la suite.
  • Croire en priorité les personnes qui témoignent de violences et bannir systématiquement les personnes responsables desdites violences[15].
  • Avoir une liste de thérapeutes « poly-friendly» à qui s’adresser.
  • Observer si le comportement d’une personne (notamment dans une nouvelle relation) est en train de changer ou si quelqu’un.e refuse de s’adresser à un.e autre ou si une personne très présente, ne participe plus à des évènements (sans raison apparente ou sans explication) et aller lui parler.

Pour savoir comment faire de manière individuelle, alors que nous sommes en dehors d’une relation abusive ou toxique, mais nous pensons qu’elle existe ou nous en avons des preuves, je vous propose de lire l’article (notamment la fin) de Golfxs con Principios que j’ai traduit et publié en novembre dernier.

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https://payetoncouple.tumblr.com/

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[1] Ignorant l’existence de la polyamorie et des communautés autour des relations non-monogames.

[2] Dans le groupe Poliamor Catalunya, au moindre doute, une personne est bannie après décision prise entre les administrateurs.trices. Le premier soir de l’Eixam a commencé par un atelier sur le consentement. Des « mentors » ou personnes de référence ont été désignés pour répondre aux différents problématiques possibles pouvant se présenter pendant le week-end.

Pour la France, il suffit de lire les réactions sur le site http://polyamour.info/ à la publication de la traduction que j’ai faite de l’article de Brigitte Vasallo « Polyamour et « polyfake » pour se rendre compte du rejet et du déni qu’il existe, concernant ce thème.

[3] https://www.conseil-sexualites-elisende.com/espace-non-monogamies/polyamour/anarchie-relationnelle/

[4] En plus des témoignages, déjà recueillis dans le cadre de ma pratique professionnelle de patricienne en sexothérapie, lors de cet espace, d’autres personnes ont parlé et m’ont apporté de nouveaux éléments, qui m’ont permis de compléter cet article. Je les en remercie très sincèrement.

[5] En changeant des propos (« gaslighting »), en copiant certains comportements pour les détourner ensuite, en utilisant des injonctions paradoxales (connues également sous le terme de double contrainte, « double blind » en anglais), en niant les faits et/ou en se défendant devant la présentation des faits réels de maltraitance.

[6] . https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2014/09/24/etat-de-sideration-definition/

[7] https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2014/09/25/etat-de-dissociation-definition/comment-page-1/

[8] Notamment, si elle a déjà pris conscience d’avoir été sous emprise auparavant et qu’elle a réussi à s’en sortir par le passé.

[9] http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/introduction.html

http://www.memoiretraumatique.org/violences/introduction.html

[10] « Schéma de relation utilisé par certain-e-s polyamoureux-ses pour décrire différents degrés d’engagement avec leurs partenaires. Une relation primaire implique un plus grand engagement qu’une relation secondaire, qui elle-même implique plus d’engagement qu’une relation tertiaire. Cependant la définition de cet engagement est très variable d’une personne à l’autre, mais implique souvent une combinaison d’un engagement émotionnel, un engagement logistique (vie ou finances en commun, enfants, etc.), et des règles limitatives sur les autres relations (par exemple d’arrêter une relation secondaire si elle « menace » une relation primaire). » http://polyamour.info/lexique/

[11] Le fait de ne plus donner signe de vie, de disparaitre du jour au lendemain, pour éviter la confrontation d’une rupture et ne pas avoir à se justifier.

[12] Injonction paradoxale.

[13] Une personne polyamoureuse en relation avec une autre personne qui est monogame.

[14] Attention aux personnes qui, avec toute la meilleure volonté du monde, mais sans formation, peuvent envenimer une situation au lieu d’offrir un accompagnement d’écoute bienveillante et de soutien.

[15] Quitte à se tromper, il est plus important de protéger les victimes ou futures victimes que de froisser quelqu’un parce qu’on l’aura banni.

Après avoir rompu avec la monogamie. Natàlia Wuwei

16650767_10154773942231265_1037840566_ocreada per/por – Créé par Babs Pangolynx

J’ai connu Natàlia, qui a écrit cet article, il y a un peu plus d’un an, lors des premières Journées d’Amors Plurals, à Barcelone.  J’ai été impressionnée par sa pensée. J’attendais avec hâte que cet article, suite à sa présentation lors des 2es Journées d’Amors Plurals, soit publié.

Il s’agit ici d’une réflexion extrêmement intéressante et importante sur comment les relations non-monogames sont traversées par des éléments propres aux relations monogames. [NDT]

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« Cet article est un résumé (très résumé) d’une présentation que j’ai fait pendant les II Journées d’Amors Plurals et qui a été publiée dans le N°422 du journal La Directa. Vous pouvez trouver l’article original en catalan ICI.

(**) J’ai rajouté à la fin une clarification suite à certains commentaires qui ont été faits au moment de la publication de l’article.

La version non résumée (in extenso) de cette présentation, divisée en plusieurs parties, sera publiée plus tard sur mon blog.

Nous vivons nos relations d’une manière qui fait partie d’un système ou d’une structure de pouvoir clairement liés au schéma monogame.  La monogamie n’est pas seulement un nombre de relations, c’est également un système, avec une forme de pensée qui s’est construite dans une logique sociale. Et cela va plus loin que la normativité autour des relations de couple, car elle nous indique aussi comment nous devons entrer en relation, de manière générale, avec les autres : il s’agit d’un système relationnel.

La monogamie nous isole en unités familiales qui ne permettent pas de générer des réseaux solidaires, affectifs et sensibles aux structures qui nous traversent. La non-monogamie a un grand potentiel, non seulement pour rompre avec le système relationnel lui-même, mais également avec d’autres structures de pouvoir qui s’alimentent de la structure monogame. Elle permet de construire des relations qui rompent avec les systèmes d’oppressions et de privilèges. Cependant, il est nécessaire d’avoir un point de vue critique envers les différentes propositions envisagées, autrement il n’y aura qu’une simple reproduction d’une même pensée démultipliée.

Individualisme, domination et objectivation

Notre manière occidentale d’appréhender le monde se base en l’idée que nous sommes des individus extérieurs au monde qui nous entoure (comme si nous ne faisions pas partie de notre environnement) et nous accédons à notre entourage par la domination. Cette vision encourage la création de structures de pouvoir, qui permettent à qui domine d’obtenir ce dont il a besoin, sans même avoir à comprendre qu’il.elle les obtient autour de lui : ses besoins sont couverts de forme systématique grâce aux structures existantes. C’est ainsi que s’installent des privilèges pour ces personnes, appartenant à des groupes dominants, qui leur donnent un faux sentiment d’indépendance.

Dans nos environnements non-monogames, nous essayons fréquemment de rompre avec l’idée de la totale dépendance à une seule personne (ce qui vient de la monogamie et provoque des relations de pouvoir). Nous exprimons le fait que nous sommes indépendants et que nous n’avons besoin de personne d’autre que nous-mêmes. De cette manière, la dépendance est stigmatisée, elle est invisibilisée dans l’environnement de personnes avec des privilèges et il se crée un discours sur la non-monogamie à laquelle seulement peuvent accéder des personnes avec encore plus de privilèges.

Nous traitons notre environnement comme un objet, parce que nous le voyons comme une chose externe à nous même, à laquelle nous accédons pour couvrir nos propres besoins. Les personnes avec qui nous sommes en relation forment également partie de cet environnement-objet. Nous les approchons donc en fonction de nos propres besoin et envies, sans tenir compte des leurs. Il s’agit alors d’un processus « d’objectivisation ». En quelques mots, « objectiviser » c’est traiter les personnes comme si elles n’avaient pas de volonté ou d’envies propres, ou bien sans leur laisser un espace pour qu’elles puissent consentir ou s’opposer à quelque chose, ni à exprimer leur émotions ou opinions par rapport à des éléments qui les affectent. Cette situation est très fréquente dans les relations non-monogames hiérarchiques où, souvent, des personnes sont affectées par des décisions qui sont prises dans les relations primaires, sur lesquelles elles ne peuvent pas donner leur avis, ou exprimer leurs propres sentiments ou proposer des alternatives. Parfois, elles ne sont même pas informées du tout des décisions qui ont été prises. En définitive, « objectiviser » c’est ne pas prendre en compte l’autre, lui enlever la possibilité de s’exprimer.

Engagement et implication

La monogamie a une très forte charge d’engagement implicite et d’attentes qui sont en accord avec l’escalator des relations[1] . Il s’agit d’un engagement qui n’a pas été discuté, pacté ou revu par aucune des deux parties. De plus, souvent il implique le fait de ne pas pouvoir partager des engagements, des projets ou de l’affection avec d’autres personnes. C’est toujours à une seule personne d’avoir à couvrir les besoins de l’autre.

Beaucoup, face à cela, proposent comme alternative le fait de ne pas prendre d’engagements ni d’avoir attentes. Cela donne un avantage aux personnes qui ont plus d’un privilège, puisque leurs besoins sont pour la plupart couverts et elles n’ont pas besoin de l’engagement pour obtenir quoi que ce soit. D’autre part, les personnes avec moins de privilèges seraient, dans la majorité des situations, amenées à vivre des situations de vulnérabilité. Car elles ont besoin d’engagement pour pouvoir accéder à ce à quoi elles n’ont pas le droit sans privilèges.

Ne pas vouloir s’impliquer est une forme de ne pas vouloir accepter le fait de combien nous sommes affectés par notre environnement et comment nous l’affectons, sans même nous en rendre compte. Il est nécessaire de réellement s’impliquer pour construire des relations non « objectivistes », où les personnes peuvent avoir la possibilité de donner leur avis sur ce qui les affecte. Les relations doivent se construire par des engagements et des implications explicites, qui ne sont pas dictés par des normes sociales structurelles. Et n’empêchent pas la création d’autres engagements.

Responsabilité partagée

La monogamie fait croire qu’une personne est totalement responsable de notre bonheur ou de notre malheur. Pour rompre avec cette idée qui engendre des relations de pouvoir, il est habituel de dire que chaque personne est responsable de ses émotions, y compris celles qui sont produites par une relation et ceux.celles qui la vivent. Il s’agit d’une vision individualiste, guère différente de l’antérieure, où les responsabilités sont soit complètement séparées soit elles retombent sur les épaules d’une seule personne. Dans ce paradigme la relation est complètement effacée.

La responsabilité dans une relation devrait être une responsabilité partagée : ce devrait être le fait des personnes qui sont à l’origine de l’espace et de la relation, non pas de façon séparée (chacun de son côté), non pas de manière verticale (tout est la responsabilité d’une seule personne), mais comme une combinaison, en prenant en compte les contextes de chacun.e et ce qu’il y a en commun. Prendre en compte le contexte de chacun.e veut dire que lorsque nous avons une relation avec une personne sur laquelle nous avons un privilège, que nous le voulions ou pas, nous en bénéficions et par conséquent nous avons une responsabilité sur la violence structurelle que peut engendrer cette relation. La responsabilité partagée peut, en plus, nous permettre de reconnaître explicitement tout ce que nous apporte la relation et que l’autre partage avec nous.

Prendre soin et le sens de cette expression :

Être conscients que nous couvrons nos besoins par notre environnement et, par conséquent, à travers nos relations, nous permet de traiter le thème du « prendre soin » à partir d’un point de vue critique. Les tâches du « prendre soin » ou « care »[2] ont toujours été la responsabilité des femmes. Néanmoins les tâches du « prendre soin », dont nous parlons dans le contexte du féminisme, se limitent à celles des différences de genre. Il y a bien plus de besoins que ceux qui concernent les travaux domestiques (le ménage, la cuisine, prendre soin lorsque l’autre est malade). Nous devons être conscient.e.s des différences qui vont au-delà des genres, car il y a bien d’autres structures ou types de relations (toutes les relations ne sont pas du type hétéro, binaire, romantique et sexuelles).

Prendre soin implique comprendre ce dont l’autre a besoin, non pas dans le sens de se sentir obligé.e de couvrir tous ses besoins, mais y être sensible et les prendre en compte. Nous n’avons pas non plus à obliger l’autre à comprendre quels sont nos besoins, mais bien à lui laisser la place pour pouvoir s’exprimer quand il le souhaite et ainsi se rendre compte de ce dont nous avons besoin. Surtout, il n’est pas possible d’obliger l’autre à avoir des besoins qu’il n’a pas. Par le fait même que, dans nos milieux non-monogames, nous insistions sur « le prendre soin », parfois nous pouvons tomber dans l’excès et faire certaines tâches dont l’autre n’a pas besoin pour se sentir que nous prenons soin de lui.d’elle. Souvent, nous nous appuyons sur ces tâches innécessaires comme excuse pour ne pas écouter les besoins réels de l’autre ou ne pas reconnaître un besoin lorsqu’il est exprimé. Nous vivons dans ce que j’appelle « la culture du « tupper »[3] : il s’agit de préparer des « tuppers » pour nos compagnon.e.s sans nous demander ce que nous entendons par « prendre soin » et   pendant ce temps l’autre ne peut s’exprimer lorsqu’il.elle se sent concerné. C’est un acte « d’ojectivisation ».

(**) J’ajoute cette note, suite à certains commentaires, au sujet de cet article, qui signalent que ce que j’ai écrit s’applique également aux relations monogames.

Je ne crois pas que le thème du « prendre soin » puisse vraiment s’appliquer aux relations monogames ou aux non-monogames hiérarchiques[4], car la monogamie implique des hiérarchies, et dans aucune hiérarchie le « prendre soin » peuvent vraiment se produire, ce sont des succédanés du « prendre soin », mais pas des soins. Je suis en train de parler de toutes ces personnes qui ne forment pas partie de la relation principale. Mon discours souhaite mettre en lumière le fait que nous sommes en train de vraiment mal traiter les autres et de forme très « objectiviste », aussi bien au niveau des responsabilités, des engagements que du « prendre soin ». C’est en cela que, ni la monogamie, ni la non-monogamie hiérarchique pourront nous sauver des systèmes d’oppression. Elles ne feront que les reproduire, et qui plus est, avec leurs propres paramètres.

————-

[1] Il s’agit de l’ensemble des attentes de la société pour la bonne conduite des relations intimes. Ce sont les étapes progressives avec des marqueurs clairement visibles et avec un objectif structurel basé sur une structure monogame permanente (sexuellement et romantique exclusive), avec cohabitation et mariage si possible. La norme sociale dans laquelle la plupart des gens évoluent si une relation est considérée comme importante,, bonne, saine, et vaut la peine d’être envisagée comme durable. Traduction du texte en anglais de https://solopoly.net/2012/11/29/riding-the-relationship-escalator-or-not/  [NTDA]

[2] Carol Gilligan, In a different voice, Harvard University Press 1982, trad française Une voix différente, chez Flammarion 2008. oan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009Fabienne Brugère, L’éthique du « care », collection « Que sais-je ? » PUF, 2011. [NDT]

[3] Tupper(ware)

[4] J’aimerais ajouter, qu’à mon entendement, cela ne s’applique pas non plus aux relations solo non-monogames (une personne qui vit seule – entendre pas en couple ou trouple -) et a des relations non-monogames, quand le fait d’être seule peut être un privilège et s’accompagner d’un réel manque de « prendre soin » des autres relations. C’est-à-dire qu’elle le vit d’une manière hiérarchique, se situant au sommet de cette hiérarchie. Par exemple, considérer que les autres relations ne concernent que la personne qui les vit et donc ne pas communiquer des décisions, des évènements ou des situations (prises/vécues en solo ou avec une/des relations) qui peuvent affecter les autres. Voire garder complètement en silence ce qui se passe dans les autres relations, considérant qu’elles ne concernent que la personne qui les vit et pas les autres personnes pourtant impliquées indirectement. [Note personnelle – NDT- Elisende Coladan]