Pensée monogame, terreur polyamoureuse. Brigitte Vasallo

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Photo Pol Galofre

 » Le nous groupal fonctionne de manière hiérarchique, excluante et confrontationnelle.  » B.V.

Extrait du futur livre de Brigitte Vasallo (titre provisoire « Pensée monogame, terreur polyamoureuse »), qu’elle a présenté à Aula Oberta, le 14 février dernier, au CCCB (Centre de Culture Contemporaine de Barcelone), dans le cadre du cycle “Saber, hacer, comprender”, organisé par l’Institut d’Humanitats de Barcelone. Publié dans un article de bcnsedesnuda

 » La monogamie n’est pas une pratique, c’est un système d’organisation des relations qui hiérarchise le noyau reproducteur et le protège par des dynamiques d’exclusion et de confrontation « . B. V.

Le regard que pose Brigitte à la fois sur notre société monogame hétéronormative occidentale et sur le monde de la non-monogamie, m’a toujours paru extrêmement lucide et critique.

Tant que la non-monogamie sera considérée comme la nouvelle manière, à la mode, cool, de vivre les relations et se développera ainsi, je ne prévois guère de changements dans notre manière de les vivre, si ce n’est la multiplication des mêmes. Si être polyamoureux.euse c’est juste avoir plusieurs relations, comme je l’ai souvent entendu dire en France et en Belgique, sans réflexion profonde sur la façon comment nous entrons en relation, les mêmes modèles seront reproduits et pire, seront démultipliés, avec toutes leurs formes d’oppression et de maltraitance. 

En ce qui me concerne, bien que je sois une femme blanche cis, hétéro et (sur)diplômée, je me sens à la marge de cette société. Je vis dans une relative précarité depuis toujours, au jour le jour, parfois ici, d’autres fois ailleurs, sans emplois, ni pays, ni domiciles permanents, sans biens, ni hypothèque, ni future retraite. Sans compagnon de route fixe, mais toujours accompagnée, sauf dans des périodes plus ou moins longues de solitude voulue et vitale. Entourée de toutes formes de (nombreuses) relations affectives, d’autres uniquement sexuelles et d’autres encore, sexo-affectives. Certaines sur le long court et d’autres sur le court terme. Je redéfinis de jour en jour les mots amour et amitié. Dans ce contexte, être non-monogame fait partie de ma manière de vivre, d’une philosophie de vie, hors normes sociales. C’est en cela que je me retrouve complètement dans ce texte. Brigitte m’a dit écrire en pensant à moi. Je veux bien la croire, car elle écrit en pensant aux êtres qui, comme elle, comme moi, n’arrivons pas à entrer dans le moule et avons tellement de mal à nous sentir à l’aise dans cette société où, faute d’y trouver une place, nous vivons en marge. [NDT]

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 » C’est facile de donner une réponse bucolique aux critiques sur un horizon paisible où le désir circule par des canaux déjà connus ou en disant que tous les corps sont désirables. Mais, par la suite, après, avant et sur ces mots, la vérité s’envole et sur ce plan, concret, les personnes qui ont le plus de succès socialement parlant s’unissent aux personnes qui ont également le plus de succès, beauté sur beauté, glamour sur glamour. L’attraction, le capital érotique, est contextuel. Nous pouvons changer les formes, les mèches blondes, les talons par des clous, finalement c’est toujours le même modèle qui s’impose partout.

Quand le polyamour ou les autres types de relations à visée non-monogame oublient de questionner la base même des désirs et la base même de la monogamie, avec leurs points et bonus par conquête sur le schéma pyramidal d’accès aux corps que le marché impose comme désirables pour la majorité, mais accessibles à une minorité, jusqu’à ce que ces dynamiques ne soient pas complètement dynamitées, effectivement, le polyamour sera une révolution de pacotille portée par quelques-unes au détriment de celles abandonnées depuis toujours. 

C’est ainsi que lorsque le polyamoureux ou la polyamoureuse qui ont réussi viennent vous expliquer, satisfait.e.s, qu’ils.elles sont en train d’avoir plusieurs relations simultanées et que leur récit est plein d’images sur eux.elles-mêmes et la revendication de leurs droits, et des leçons de morale sur comment bien  vivre ceci ou cela, quand il n’y a aucune trace de frustration, ni de doute, ni d’angoisse, ni de petits morceaux de tripe blessée pendant tout leur diatribe, prends une tequila ou un thé à la menthe, enfonce-toi patiemment dans ton fauteuil et, calmement, avec un sarcasme non dissimulé, réponds :  » Ah, comme c’est intéressant mais, dis-moi, avec combien ? Raconte-moi, avec combien ? « 

C’est ainsi que, rompre avec la monogamie, n’est pas fait pour les blanches, les minces, les saines d’esprit, les mignonnes et bien foutues mais, justement, pour toutes celles pour qui la monogamie est encore plus un mensonge que pour les autres. La casser pour de bon, ne pas la substituer par des monogamies simultanées camouflées sous d’autres noms. Rompre avec tous les mécanismes, lui cracher à la figure, devenir intransmissibles, non-reproductrices, devenir intolérables.

Rompre avec la monogamie n’est pas pour celles qui s’en vont avec la première personne disponible, ni pour les personnes normales, ni pour les personnes cools des salons, ni pour les cools des afters, ni pour les cools des squats. C’est la rupture des fracassées, des loosers, de celles qui évitent les franges de n’importe quelle frange, pour celles qui ne trouvons jamais de partenaire pour construire un nid douillet parce qu’il n’existe pas un nid où être contenue ni qui puisse nous contenir, c’est pour la gamine abandonnée à trois mois de grossesse, pour les lesbiennes du village, pour celles qui ont dépassé la quarantaine, pour les séropositives, pour la tapette de l’école, pour l’homme trans qui n’aime pas faire le coq ou se faire une mastectomie, pour la barbue sans passing, pour les rejetées par les leurs, par leur clan, pour celles qui ne s’adaptent pas à leur race, ni à leur origine, ni à leur environnement, ni à leur patrie, pour celles qui n’avons pas de foyer où rentrer, ni de mère vers qui retourner, ni une famille avec qui passer les fêtes et ensuite le publier sur les réseaux sociaux, pour toutes celles qui ne savent pas quoi faire de leur corps ni de leurs vies, parce que nous savons ce que cela veut dire être seules et ce que veut vraiment dire avoir été abandonnées, pour les immunes aux capitaux érotiques parce qu’elles n’y ont jamais fait d’investissements.

C’est uniquement à partir de là, de la blessure, que nous pouvons construire autre chose. Les outils du maître ne démonteront pas la maison du maître. Nous, nous avons d’autres outils, parce que nous sommes faites d’une autre matière, à force d’en prendre plein la gueule, mais d’une autre matière. Nous n’avons qu’à rompre d’une bonne fois pour toutes avec la fantaisie, faire un dernier pas, défaire une dernière amarre, fuir les influences des centres du désir, sortir de la marge pour éviter un au-delà, trouver nos semblables, les regarder bien en face, les appeler et nous mettre, une bonne fois pour toutes, à construire autre chose. » 

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Après avoir rompu avec la monogamie. Natàlia Wuwei

16650767_10154773942231265_1037840566_ocreada per/por – Créé par Babs Pangolynx

J’ai connu Natàlia, qui a écrit cet article, il y a un peu plus d’un an, lors des premières Journées d’Amors Plurals, à Barcelone.  J’ai été impressionnée par sa pensée. J’attendais avec hâte que cet article, suite à sa présentation lors des 2es Journées d’Amors Plurals, soit publié.

Il s’agit ici d’une réflexion extrêmement intéressante et importante sur comment les relations non-monogames sont traversées par des éléments propres aux relations monogames. [NDT]

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« Cet article est un résumé (très résumé) d’une présentation que j’ai fait pendant les II Journées d’Amors Plurals et qui a été publiée dans le N°422 du journal La Directa. Vous pouvez trouver l’article original en catalan ICI.

(**) J’ai rajouté à la fin une clarification suite à certains commentaires qui ont été faits au moment de la publication de l’article.

La version non résumée (in extenso) de cette présentation, divisée en plusieurs parties, sera publiée plus tard sur mon blog.

Nous vivons nos relations d’une manière qui fait partie d’un système ou d’une structure de pouvoir clairement liés au schéma monogame.  La monogamie n’est pas seulement un nombre de relations, c’est également un système, avec une forme de pensée qui s’est construite dans une logique sociale. Et cela va plus loin que la normativité autour des relations de couple, car elle nous indique aussi comment nous devons entrer en relation, de manière générale, avec les autres : il s’agit d’un système relationnel.

La monogamie nous isole en unités familiales qui ne permettent pas de générer des réseaux solidaires, affectifs et sensibles aux structures qui nous traversent. La non-monogamie a un grand potentiel, non seulement pour rompre avec le système relationnel lui-même, mais également avec d’autres structures de pouvoir qui s’alimentent de la structure monogame. Elle permet de construire des relations qui rompent avec les systèmes d’oppressions et de privilèges. Cependant, il est nécessaire d’avoir un point de vue critique envers les différentes propositions envisagées, autrement il n’y aura qu’une simple reproduction d’une même pensée démultipliée.

Individualisme, domination et objectivation

Notre manière occidentale d’appréhender le monde se base en l’idée que nous sommes des individus extérieurs au monde qui nous entoure (comme si nous ne faisions pas partie de notre environnement) et nous accédons à notre entourage par la domination. Cette vision encourage la création de structures de pouvoir, qui permettent à qui domine d’obtenir ce dont il a besoin, sans même avoir à comprendre qu’il.elle les obtient autour de lui : ses besoins sont couverts de forme systématique grâce aux structures existantes. C’est ainsi que s’installent des privilèges pour ces personnes, appartenant à des groupes dominants, qui leur donnent un faux sentiment d’indépendance.

Dans nos environnements non-monogames, nous essayons fréquemment de rompre avec l’idée de la totale dépendance à une seule personne (ce qui vient de la monogamie et provoque des relations de pouvoir). Nous exprimons le fait que nous sommes indépendants et que nous n’avons besoin de personne d’autre que nous-mêmes. De cette manière, la dépendance est stigmatisée, elle est invisibilisée dans l’environnement de personnes avec des privilèges et il se crée un discours sur la non-monogamie à laquelle seulement peuvent accéder des personnes avec encore plus de privilèges.

Nous traitons notre environnement comme un objet, parce que nous le voyons comme une chose externe à nous même, à laquelle nous accédons pour couvrir nos propres besoins. Les personnes avec qui nous sommes en relation forment également partie de cet environnement-objet. Nous les approchons donc en fonction de nos propres besoin et envies, sans tenir compte des leurs. Il s’agit alors d’un processus « d’objectivisation ». En quelques mots, « objectiviser » c’est traiter les personnes comme si elles n’avaient pas de volonté ou d’envies propres, ou bien sans leur laisser un espace pour qu’elles puissent consentir ou s’opposer à quelque chose, ni à exprimer leur émotions ou opinions par rapport à des éléments qui les affectent. Cette situation est très fréquente dans les relations non-monogames hiérarchiques où, souvent, des personnes sont affectées par des décisions qui sont prises dans les relations primaires, sur lesquelles elles ne peuvent pas donner leur avis, ou exprimer leurs propres sentiments ou proposer des alternatives. Parfois, elles ne sont même pas informées du tout des décisions qui ont été prises. En définitive, « objectiviser » c’est ne pas prendre en compte l’autre, lui enlever la possibilité de s’exprimer.

Engagement et implication

La monogamie a une très forte charge d’engagement implicite et d’attentes qui sont en accord avec l’escalator des relations[1] . Il s’agit d’un engagement qui n’a pas été discuté, pacté ou revu par aucune des deux parties. De plus, souvent il implique le fait de ne pas pouvoir partager des engagements, des projets ou de l’affection avec d’autres personnes. C’est toujours à une seule personne d’avoir à couvrir les besoins de l’autre.

Beaucoup, face à cela, proposent comme alternative le fait de ne pas prendre d’engagements ni d’avoir attentes. Cela donne un avantage aux personnes qui ont plus d’un privilège, puisque leurs besoins sont pour la plupart couverts et elles n’ont pas besoin de l’engagement pour obtenir quoi que ce soit. D’autre part, les personnes avec moins de privilèges seraient, dans la majorité des situations, amenées à vivre des situations de vulnérabilité. Car elles ont besoin d’engagement pour pouvoir accéder à ce à quoi elles n’ont pas le droit sans privilèges.

Ne pas vouloir s’impliquer est une forme de ne pas vouloir accepter le fait de combien nous sommes affectés par notre environnement et comment nous l’affectons, sans même nous en rendre compte. Il est nécessaire de réellement s’impliquer pour construire des relations non « objectivistes », où les personnes peuvent avoir la possibilité de donner leur avis sur ce qui les affecte. Les relations doivent se construire par des engagements et des implications explicites, qui ne sont pas dictés par des normes sociales structurelles. Et n’empêchent pas la création d’autres engagements.

Responsabilité partagée

La monogamie fait croire qu’une personne est totalement responsable de notre bonheur ou de notre malheur. Pour rompre avec cette idée qui engendre des relations de pouvoir, il est habituel de dire que chaque personne est responsable de ses émotions, y compris celles qui sont produites par une relation et ceux.celles qui la vivent. Il s’agit d’une vision individualiste, guère différente de l’antérieure, où les responsabilités sont soit complètement séparées soit elles retombent sur les épaules d’une seule personne. Dans ce paradigme la relation est complètement effacée.

La responsabilité dans une relation devrait être une responsabilité partagée : ce devrait être le fait des personnes qui sont à l’origine de l’espace et de la relation, non pas de façon séparée (chacun de son côté), non pas de manière verticale (tout est la responsabilité d’une seule personne), mais comme une combinaison, en prenant en compte les contextes de chacun.e et ce qu’il y a en commun. Prendre en compte le contexte de chacun.e veut dire que lorsque nous avons une relation avec une personne sur laquelle nous avons un privilège, que nous le voulions ou pas, nous en bénéficions et par conséquent nous avons une responsabilité sur la violence structurelle que peut engendrer cette relation. La responsabilité partagée peut, en plus, nous permettre de reconnaître explicitement tout ce que nous apporte la relation et que l’autre partage avec nous.

Prendre soin et le sens de cette expression :

Être conscients que nous couvrons nos besoins par notre environnement et, par conséquent, à travers nos relations, nous permet de traiter le thème du « prendre soin » à partir d’un point de vue critique. Les tâches du « prendre soin » ou « care »[2] ont toujours été la responsabilité des femmes. Néanmoins les tâches du « prendre soin », dont nous parlons dans le contexte du féminisme, se limitent à celles des différences de genre. Il y a bien plus de besoins que ceux qui concernent les travaux domestiques (le ménage, la cuisine, prendre soin lorsque l’autre est malade). Nous devons être conscient.e.s des différences qui vont au-delà des genres, car il y a bien d’autres structures ou types de relations (toutes les relations ne sont pas du type hétéro, binaire, romantique et sexuelles).

Prendre soin implique comprendre ce dont l’autre a besoin, non pas dans le sens de se sentir obligé.e de couvrir tous ses besoins, mais y être sensible et les prendre en compte. Nous n’avons pas non plus à obliger l’autre à comprendre quels sont nos besoins, mais bien à lui laisser la place pour pouvoir s’exprimer quand il le souhaite et ainsi se rendre compte de ce dont nous avons besoin. Surtout, il n’est pas possible d’obliger l’autre à avoir des besoins qu’il n’a pas. Par le fait même que, dans nos milieux non-monogames, nous insistions sur « le prendre soin », parfois nous pouvons tomber dans l’excès et faire certaines tâches dont l’autre n’a pas besoin pour se sentir que nous prenons soin de lui.d’elle. Souvent, nous nous appuyons sur ces tâches innécessaires comme excuse pour ne pas écouter les besoins réels de l’autre ou ne pas reconnaître un besoin lorsqu’il est exprimé. Nous vivons dans ce que j’appelle « la culture du « tupper »[3] : il s’agit de préparer des « tuppers » pour nos compagnon.e.s sans nous demander ce que nous entendons par « prendre soin » et   pendant ce temps l’autre ne peut s’exprimer lorsqu’il.elle se sent concerné. C’est un acte « d’ojectivisation ».

(**) J’ajoute cette note, suite à certains commentaires, au sujet de cet article, qui signalent que ce que j’ai écrit s’applique également aux relations monogames.

Je ne crois pas que le thème du « prendre soin » puisse vraiment s’appliquer aux relations monogames ou aux non-monogames hiérarchiques[4], car la monogamie implique des hiérarchies, et dans aucune hiérarchie le « prendre soin » peuvent vraiment se produire, ce sont des succédanés du « prendre soin », mais pas des soins. Je suis en train de parler de toutes ces personnes qui ne forment pas partie de la relation principale. Mon discours souhaite mettre en lumière le fait que nous sommes en train de vraiment mal traiter les autres et de forme très « objectiviste », aussi bien au niveau des responsabilités, des engagements que du « prendre soin ». C’est en cela que, ni la monogamie, ni la non-monogamie hiérarchique pourront nous sauver des systèmes d’oppression. Elles ne feront que les reproduire, et qui plus est, avec leurs propres paramètres.

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[1] Il s’agit de l’ensemble des attentes de la société pour la bonne conduite des relations intimes. Ce sont les étapes progressives avec des marqueurs clairement visibles et avec un objectif structurel basé sur une structure monogame permanente (sexuellement et romantique exclusive), avec cohabitation et mariage si possible. La norme sociale dans laquelle la plupart des gens évoluent si une relation est considérée comme importante,, bonne, saine, et vaut la peine d’être envisagée comme durable. Traduction du texte en anglais de https://solopoly.net/2012/11/29/riding-the-relationship-escalator-or-not/  [NTDA]

[2] Carol Gilligan, In a different voice, Harvard University Press 1982, trad française Une voix différente, chez Flammarion 2008. oan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009Fabienne Brugère, L’éthique du « care », collection « Que sais-je ? » PUF, 2011. [NDT]

[3] Tupper(ware)

[4] J’aimerais ajouter, qu’à mon entendement, cela ne s’applique pas non plus aux relations solo non-monogames (une personne qui vit seule – entendre pas en couple ou trouple -) et a des relations non-monogames, quand le fait d’être seule peut être un privilège et s’accompagner d’un réel manque de « prendre soin » des autres relations. C’est-à-dire qu’elle le vit d’une manière hiérarchique, se situant au sommet de cette hiérarchie. Par exemple, considérer que les autres relations ne concernent que la personne qui les vit et donc ne pas communiquer des décisions, des évènements ou des situations (prises/vécues en solo ou avec une/des relations) qui peuvent affecter les autres. Voire garder complètement en silence ce qui se passe dans les autres relations, considérant qu’elles ne concernent que la personne qui les vit et pas les autres personnes pourtant impliquées indirectement. [Note personnelle – NDT- Elisende Coladan]

Le droit de regard (La potestat). Pere Picornell (Amors Plurals)

Foto d'un cartell on hi posa "Amar no es amarrar"
Photo d’un panneau où l’on peut lire « aimer ce n’est pas attacher ». Droits d’images d’aninoman.se, sous licence CC BY-NC-ND 3.0

 

Pere  Picornell fait partie du collectif « Amors Plurals » (qui a organisé les 1ers Jornades d’Amors Plurals en décembre 2015 et va organiser très bientôt les 2ème). C’est sur leur blog qu’il a publié cet article (http://amorsplurals.cat/2016/07/27/la-potestat/) dont la teneur m’a paru très intéressante, notamment parce qu’il y définit des termes ou des concepts souvent utilisés lorsqu’il s’agit de parler de relations non-monogames.

Si j’ai bien compris, il s’agit d’un premier article, d’une série qu’il est en train d’écrire, qui seront publiés ultérieurement et qui sont en processus d’écriture et de relecture.

N.B.: Pere est le premier homme dont je publie les écrits sur ce blog. Il est aussi le premier homme (dans mes cinquante et quelques années de vie) que j’ai entendu (lors des Jornades d’Amors Plurals) dire à un autre homme, qui prenait un peu trop la parole, quelque chose du genre « nous avons la parole dans la plupart des espaces. Merci de ne pas la monopoliser ici et de laisser également les femmes s’exprimer« .  Un moment clé et inoubliable. A mon sens, signe d’un changement profond, même s’il ne s’agit encore que d’une minorité.

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Le droit de regard[1]

De Pere Picornell, 27 juillet 2016

Traduction: Elisende Coladan [2]

Je n’ai pas de relations non-monogames consensuelles. Simplement, j’ai des relations qui n’ont jamais été fermées. Je n’ai aucune idée de comment on fait pour ouvrir des relations, car je n’ai pas à le faire : moi, ce que je n’accepte pas, c’est qu’à cause de la pression de quelqu’un ou d’une norme, je puisse me retrouver, à un moment donné, dans une relation fermée.

Fonctionner sans droit de regard sur la vie intime des autres signifie abandonner l’idée de « permettre aux personnes avec qui tu es en couple d’avoir la liberté d’avoir d’autres relations » et la changer par celle-ci : « qui suis-je pour dire à une autre personne ce qu’elle doit faire ou arrêter de faire dans sa vie ?»

Je pense que le fait que nous assumons comme acceptable et saine la dynamique dans laquelle des personnes ont un droit de regard sur la vie sentimentale, affective et sexuelle d’autres personnes,  fait partie de l’héritage du système monogame.

Et cette idée est si normalisée que si on n’arrive pas à accepter que la personne avec qui on est en couple a ce pouvoir sur nous, cette résistance est perçue comme une agression.

Dans ce cas : comment prend-on soin[3] de l’autre ? Que se passe-t-il avec l’engagement ?

Le feedback reçu sur la série d’articles [« que l’auteur vient d’écrire » NDT] avant de les publier m’a permis de constater qu’il est très habituel de se voir à travers le prisme qui associe le droit de regard à la présence / absence / qualité du système de «  soin/attention » et d’« engagement » entre les personnes.

Il ne s’agit pas de cela !

Dès le départ, j’ai préféré éclaircir ce point, afin d’éviter d’être lu avec cette idée précise en tête et qu’arrivé à la fin, on se rende compte qu’il ne s’agissait pas de ce à quoi on pensait.

L’article [« que vous êtes en train de lire »NDT] à pour propos de dénoncer le fait que certaines personnes peuvent se sentir légitimes en voulant avoir une autorité sur la vie intime d’autres personnes.

C’est vrai que si l’on pousse le raisonnement, on en arrive au point où il est difficile de dire comment ce qu’une autre personne fait de sa propre vie intime, peut nous toucher et de décider quels sont les points sur lesquels nous avons, ou pas, un droit de regard. C’est pour cela que j’ai écrit un texte centré sur des exemples où il est difficile de savoir si le droit de regard que nous voulons avoir est légitime ou pas. C’est ainsi que nous verrons combien la frontière est floue et que chaque situation a son propre monde.

Entre-temps, je vous recommande cet article, que j’aimerais traduire, mais qui, pour le moment, est en anglais. Il y est question également du droit de regard (entitlement) https://medium.com/@version2beta/relationship-anarchy-and-consent-a2d675d76c96#.usul77yug

Je vais définir, éclaircir et contextualiser [« les mots et expressions suivants »NDT].

Relation 

À chaque fois que j’utilise le mot « relation», il s’agit de n’importe quelle relation : des connaissances, des ami.e.s, qui que ce soit. Il est important de le comprendre ainsi et ne pas sous-entendre que je fais référence à des relations de couple. Je serai spécifique chaque fois que je me réfèrerai au couple.

Droit de regard

Je prétends utiliser cette expression dans son sens le plus ample. En anglais, il s’agit du mot « entitlement », ce qui peut vous aider à mieux comprendre où je souhaite en venir. Je parle de ce « droit de regard assumé », dans le sens où il est considéré comme sous-entendu le fait de se sentir légitime d’intervenir et de contrôler ce que fait, ou ne fait pas, l’autre, dans sa vie intime. Il s’agit donc de pouvoir limiter, négocier ou même mettre son veto sur la façon comment l’autre peut avoir des relations et comment elles doivent être.

Consensus

Faire quelque chose par « consensus » signifie que l’on est arrivé à un accord et que, par conséquent, les parties impliquées l’acceptent.

Il est possible d’arriver à un « consensus » sur des points sur lesquels toutes les parties ont un droit de regard. Par exemple : si en prenant un café avec notre voisin, il nous explique qu’il veut peindre sa chambre en vert, on ne peut  pas lui demander un « consensus » sur la couleur qu’il va choisir. On n’a aucun droit de regard sur cet aspect, donc il n’y a pas de consensus, ni de raison pour qu’il y en ait un.

S’il nous passait par la tête l’idée de lui demander ce consensus, il serait normal qu’il nous envoie balader et qu’il décide de faire ce qui lui chante avec sa chambre.

De plus notre demande de consensus impliquerait implicitement que nous considérons avoir un pouvoir de décision sur les couleurs des murs de sa chambre. Si on considère que ce pouvoir n’est pas éthique, essayer de l’exercer serait une agression.

Imaginons que deux fois par semaine, nous dormons dans la chambre de ce voisin. Cela nous donnerait-il un pouvoir sur sa décision ? Ma réponse est non, mais en même temps, nous avons absolument le droit d’exprimer notre opinion, d’établir nos limites et au final, de faire des propositions. C’est ainsi que nous serions en face du fait que, comment et pourquoi exprimer nos opinions – ou nos limites -, peut être utilisée comme une forme de contrainte ou de manipulation. Tout dépend où on se situe  (pouvoir assumé, intentions, structures de pouvoir,…). Quoiqu’il en soit, il n’est pas possible de traiter ce sujet comme s’il était tout noir ou tout blanc, et c’est dans les nuances de gris qu’il y a un débat intéressant. J’en reparlerai dans de prochains articles.

Consentement :

Il y a consentement pour les choses sur lesquelles nous avons un droit. L’exemple le plus évident est le droit de disposer de son corps : on a le pouvoir et l’autorité ultime de décider ce que nous voulons en faire et ce que les autres peuvent en faire.

La question se complique lorsqu’il s’agit de choses moins directes. Si une image nous offense : où se situe le droit de consentement ? Est-ce que le fait de nous exposer à cette image est une violation de notre consentement ? Le droit de regard sur ce que nous voulons voir ou pas, s’étend-il également à notre entourage et d’autres personnes ? Et si c’est un son ou une musique qui nous dérange ? Avons-nous le pouvoir d’intervenir et d’exiger du respect ? Ou bien est-ce que cela reste en dehors de notre champ d’action et nous ne pouvons que demander gentiment de l’arrêter ou nous pouvons décider si nous voulons rester dans ce lieu ou cette situation/compagnie et, si ça ne nous plait pas, en partir ? C’est à la fois très intéressant, mais nous éloigne un peu du sujet de cet article.

L’idée de propriété sur les autres nous donne des exemples de comment s’établit le droit de regard d’une manière toxique et on ne peut pas considérer comme faisant partie des situations de consentement le fait qu’un père consente au mariage de sa fille. Même si cet exemple peut paraître anachronique, c’est un exemple donné en définition du dictionnaire  de l’IEC[4]. Moins anachroniques sont les cas où, en fin compte, dans le monde non-monogame, on continue à trouver la présence du droit de regard. C’est ainsi qu’il y a des relations de couple dans lesquelles il est assumé que les libertés doivent être négociées avec autorité et que l’exercice des libertés qui n’ont pas été négociées au préalable sont interdites de facto, puisque « tant que l’on n’arrive pas à un consensus qui indique le contraire, l’état par défaut est l’interdiction ».

Comme un exemple de droit de regard, nous pouvons imaginer un couple qui commence à vivre une relation polyamoureuse. Un des deux a son premier rendez-vous et il /elle embrasse cette personne. Il/elle revient à la maison et l’explique à son/sa partenaire qui se fâche en disant « comment ça ? Vous vous êtes embrassés ? Tu aurais dû attendre d’en parler avec moi avant de franchir ce pas ».

Non-monogamies éthiques et consensuelles

Ethiques : le fait qu’il soit nécessaire de le spécifier montre qu’il est présenté comme un acquis (c’est-à-dire, nous avons internalisé le fait que les non-monogamies ne sont pas éthiques) et, de plus, on a l’habitude d’en faire une lecture très limitée.

En outre, on commet l’erreur de considérer qu’un couple monogame dans lequel quelqu’un trompe l’autre est une relation « non-monogame », avec l’intention de pouvoir le signaler comme un exemple de relation non éthique. Ce qui me semble être une erreur monumentale, pour bien des raisons… Ce qui pourrait faire l’objet d’un autre débat 😀

Consensuelles : en appliquant aux relations l’exemple de la couleur du mur de la chambre, nous arrivons au sujet même de cet article. Le fait de penser que nous considérons que le droit de regard sur une autre personne, sur le fait de pouvoir (ou pas) exercer sa propre liberté de tomber amoureux.se, de coucher ou de faire quoique ce soit avec d’autres personnes, doit passer par le consensus ou le pacte avec nous-même, est en soi une forme de penser possessive et peu éthique. Prétendre exercer ce droit de regard est une agression, alors que ce qui est socialement compris comme agression est justement le contraire. Il semblerait que le fait de refuser de se soumettre à ce droit de regard est considéré un manque de respect ou un despotisme, comme si cela voulait dire «  si tu m’aimes vraiment, comment peux-tu croire que je n’ai aucun droit de regard, de décision sur ce que tu fais dans ta vie privée ? ».

La situation habituelle des relations de couple, après tout, est celle qui est remise en question dans certaines relations queer-platoniques ou anarcho-relationnelles, notamment celle dans lesquelles, mutuellement, il y a un certain niveau de contrôle sur la vie de l’autre. Comme la convention, amplement acceptée, qui établit que les relations affectives impliquent un contrôle de la liberté relationnelle de l’autre.

Cette convention, donc, implique que nous aurions une certaine autorité sur notre partenaire qui serait si forte et si invisible que lorsqu’une personne dit « mon/ma partenaire n’a aucun pouvoir, ni autorité sur ce que je fais dans ma propre vie », c’est perçu comme une agression et un manque d’engagement, de « ne pas prendre soin de l’autre » et qu’il ne s’agit pas d’amour « véritable ». Il n’y a que devant des cas d’abus et de maltraitance évidents que tout le monde dénonce le fait qu’on n’a « pas le droit de le faire » (je dis bien, plus ou moins, car c’est préoccupant de constater comment, par exemple, fouiller dans le portable de son partenaire peut être considéré comme « normal », parmi bien d’autres comportements normalisés). En revanche, le droit d’interdire que l’autre ait -par exemple – des relations sexuelles avec d’autres personnes n’est pas perçu comme un abus, mais au contraire, naturel et nécessaire dans le fonctionnement d’une relation de couple.

Relation monogame (ou « fermée ») :

Il s’agit d’une relation où il existe des limites  sur ce que toute personne qui y participe peut faire ou ne pas faire. Que quelqu’un ait « uniquement une relation » parce qu’il.elle n’en veut pas d’autres n’en fait pas une relation monogame, ni fermée, mais bien le fait qu’il y ait une norme (qu’elle soit explicite et volontaire ou pas …) qui établit l’exclusivité.

La définition pourrait se compliquer avec des exemples de personnes qui acceptent d’ouvrir leur relation comme résultat de pressions. Qui l’acceptent sans le vouloir réellement. Souvent, ces relations « faussement ouvertes » font que la relation continue à être fermée, car nous sommes en train de parler de relations qui fonctionnent sous le paradigme du droit de regard et qui, par conséquent, ont besoin d’un consensus pour s’ouvrir, et que ce consensus n’a pas été pleinement obtenu.

Il s’agit de monogamie, parce qu’une relation ne peut être fermée, qu’après que ce droit de regard mutuel ait été accepté. Si on n’arrive pas à une situation où on considère avoir de l’autorité sur ce que peut faire l’autre dans certains aspects de sa propre vie, cela signifie que l’on est dans une relation ouverte par défaut et qu’il est impossible de la fermer. Dans le cas contraire, on se retrouverait devant l’équivalent de l’exemple donné du voisin qui veut peindre les murs de sa chambre en vert.

C’est ainsi qu’il est habituel dans une relation de se considérer « en couple », ce statut qui s’accompagne de la concession mutuelle d’un droit de regard et d’un enfermement par défaut de la relation.

Monogamie non consensuelle (ou « relation fermée » non consensuelle).

Je lance ce jeu de mot, après avoir parlé de relations fermées, afin de dénoncer l’état actuel de la norme relationnelle : toute relation de type « couple » est considérée d’emblée comme fermée, sans aucun processus de négociation. Par conséquent, sans consensus, ni consentement, ni même une conscience de ce qui se passe réellement, car il s’agit d’une fermeture implicite, qui  n’a jamais été explicitée ni définie.

Amitié ouverte consensuelle

Concept absurde qui permet de nous rendre compte comment les relations humaines sont, d’elles-mêmes, ouvertes sans qu’il y ait un quelconque consensus préalable, ni de négociations, ni de pactes pour qu’elles le soient.

L’exercice de comparaison sur la façon comment nous percevons les relations selon que l’on parle d’amitié (dans le sens conventionnel) ou de couple, est en fait très utile. Combien de fois avons-nous eu à « ouvrir une relation d’amitié » ? Cela ne nous viendrait pas à l’esprit d’avoir à établir des limites ou des normes pour une amitié, notamment afin d’établir de nouvelles relations (amicales, amoureuses, un coup d’un soir ou quoique ce soit du même ordre). Si un.e ami.e venait nous dire : « écoute, le fait que tu rencontres quelqu’un et l’amènes chez toi pour avoir des relations sexuelles, m’est difficile à assumer et je souhaiterais que nous négocions la manière de le faire, afin que je me sente plus à l’aise », nous ne comprendrions pas. Nous ne verrions pas en quoi ce que nous faisons dans notre vie pourrait l’affecter et nous nous demanderions pourquoi il.elle souhaite avoir un droit de regard. Probablement nous percevrions comme une agression le fait qu’une relation amicale puisse intervenir ainsi dans notre vie.

Organisation des articles

Dans cet article, j’ai présenté une série de définitions pour lesquelles j’ai assumé une posture radicale d’identification et de dénonciations sur le fait de croire qu’il est possible d’avoir un droit de regard sur les autres. Il est évident que si j’écris sur ce thème, c’est à partir de ma propre expérience dans laquelle je me suis rendu compte du poids de ce « droit de regard » dans les relations.

Grâce à cela, j’ai compris progressivement ce qui m’arrivait, comme actuellement, alors que je réalise que je refuse « l’idée de couple », non seulement à cause de la monogamie qui y est implicitement attachée, mais aussi parce qu’elle implique forcément « l’acception d’un droit de regard » (ou ce qui revient au même : l’amputation de ma liberté de choisir ce que je fais de ma propre vie), qui est implicitement liée à l’idéal de couple.

Dans de futurs articles, je continuerai à tirer sur le fil d’Ariane et je parlerai de :

Comment apparaît et comment identifier le « droit de regard ».

Pourquoi l’état « par défaut d’une relation de couple est « une relation fermée » et comment le « droit de regard » a sa place dans ce processus.

Comment éviter de tomber dans ce « droit de regard » et ces « enfermements » automatiques.

Comment l’éliminer, si c’est possible, de relations déjà établies.

Le « droit de regard » est-il légitime ou illégitime ? Comment le « droit de regard » affecte notre capacité au consentement.

Bref, rien de plus en somme que ma propre expérience, farcie d’opinions et de propositions. Un « voilà, je vous laisse quelques réflexions personnelles sur un sujet qui me parait pertinent. Sans grandes analyses, ni conclusions, ni réponses.

[1] « Potestat » en catalan, « potestad » en espagnol (dans ces 2 langues, c’est un terme surtout juridique qui englobe un concept hybride entre pouvoir, droit et devoir) et « Entitlement » en anglais. NDT

[2] C’est ma première traduction du catalan au français. Elle m’a demandé de longues heures de travail et de révision. Mais pour moi, il était également très important de pouvoir transmettre les écrits faits dans ma langue paternelle. Je remercie Isabelle Broué pour sa relecture et ses commentaires, qui m’ont été vraiment précieux.

[3] En catalan et en espagnol, dans le contexte non-monogame, il est vraiment très souvent question de « les cures » en catalan et « los cuidados » en espagnol, que je traduis par « prendre soin », mais qui englobe également l’idée de « faire attention ». Une notion qu’il me semble entendre très peu dans le contexte francophone européen. Par ailleurs, j’ai découvert il y a peu la notion d’ «éthique du care », grâce à un participant à mes espaces de parole. Si vous voulez aller plus loin, je vous invite à lire Carol Gilligan, Joan Tronto et Fabienne Brugère. NDT)

[4] Institut d’Etudes Catalanes

 

La construction culturelle de l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

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Coral Herrera Gomez est Docteure en Humanités et Communication Audiovisuelle, avec emphase en Etudes de Genre. Elle a soutenu, en 2009, une thèse sur « La construction socio-culturelle de la réalité, du genre et de l’amour romantique »[1], à l’Université Carlos III de Madrid, Espagne. Puis elle a écrit, en 2011, le livre « La construction socio-culturelle de l’amour romantique »[2].

Lorsque j’ai animé l’espace de parole de vendredi dernier et que j’ai exposé ses idées, j’ai bien senti combien elles pouvaient étonner, voire déranger certaines personnes, alors qu’en Espagne, elles sont bien connues de la communauté non-monogame. C’est la raison pour laquelle, j’ai décidé de traduire cet article qui est, à mon sens, extrêmement éclairant sur toute la pensée amoureuse romantique dont nous sommes empreint.e.s, sans nous en rendre compte et de la manière comment elle affecte nos relations, souvent à notre corps défendant, y compris dans des structures non-monogames. ______________________________________________________

Article original paru dans

http://haikita.blogspot.fr/2012/02/la-construccion-sociocultural-del-amor.html

Traduction : Elisende Coladan

L’amour est une construction humaine complexe qui a une dimension sociale et une dimension culturelle qui influencent, façonnent et déterminent nos relations érotiques et affectives.  Tout en influençant également nos buts et nos souhaits, nos goûts et nos rêves romantiques. La sexualité tout comme les émotions sont, certes, des phénomènes physiques, chimiques et hormonaux, mais aussi des constructions culturelles et sociales qui varient selon les époques et les cultures. La construction amoureuse a pour base la morale, les normes, les tabous, les coutumes, les croyances, la cosmovision et les besoins propres à chaque système social. C’est pour cela qu’elle change en fonction du temps et de l’espace. Et c’est la raison pour laquelle on n’aime pas de la même manière en Chine qu’au Nicaragua, ni les Bribri[3]aiment de la même façon que les Semai[4].

De nombreux auteurs défendent l’idée que l’amour est une constante humaine universelle parce qu’il existe dans toutes les cultures et parce que la capacité d’aimer semble faire partie de notre condition. Par exemple, Wilson et Nias (1976)[5] défendent l’universalité de l’amour romantique, en signalant que le phénomène amoureux romantique n’est ni récent ni concerne uniquement notre culture : « Bien que pas toujours vu comme un préalable nécessaire au mariage, l’amour romantique et passionnel a existé en tout temps et en tout lieu ». De leur côté, les anthropologues Jankowiak et Fisher (1992)[6] ont documenté l’existence de ce qu’ils définissent comme « amour romantique » dans presque 90% des 168 cultures étudiées.

L’amour romantique n’a jamais eu autant d’importance dans la vie des êtres humains qu’actuellement. Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire de se préoccuper quotidiennement pour sa survie et il est donc possible de dépenser beaucoup de temps et d’énergie pour trouver l’amour de sa vie. Nous le cherchons sur les réseaux sociaux et dans les bars, nous consommons des films romantiques, nous voulons vivre des histoires passionnelles, nous tombons amoureux platoniquement parfois dans la vie, nous nous unissons et nous nous séparons, nous nous oublions et nous recommençons à rêver à une relation idéale.

Grâce à l’impressionnant développement de la communication de masses du XX siècle, l’amour romantique a connu un processus d’expansion progressive jusqu’à s’installer dans l’imaginaire collectif mondial comme un but utopique à atteindre, empli de promesses de bonheur.

Cette utopie émotionnelle collective est imprégnée d’idéologie, même si elle se présente fondamentalement comme une émotion individuelle et magique qui nait au plus profond de nous-mêmes. L’idéologie hégémonique sous-jacente est de caractère patriarcal, et la morale chrétienne y a joué un rôle fondamental, puisqu’elle nous a conduits sur la voie du modèle hétérosexuel et monogame avec une orientation reproductive.

Dans ce sens, l’amour romantique est un idéal mythifié par la culture, mais avec un immense poids machiste, individualiste et égoïste. C’est au travers de l’amour romantique que nous apprenons à entrer en relation, à réprimer notre sexualité et à l’orienter vers une seule personne. C’est par les fictions que nous créons et les contes que nous nous racontons que nous apprenons comment doit se comporter un homme et comment doit le faire une femme. Nombreux sont celles.eux qui suivent ces modèles de masculinité et féminité assez limités, afin de pouvoir s’intégrer avec bonheur dans notre société et trouver un.e partenaire.

La preuve en est que toute l’imagerie collective amoureuse occidentale est formée par des couples d’adultes d’identité de genre différente. Ce sont des unions par deux qui, comme c’est le cas dans la morale chrétienne, sont orientés vers le mariage et la reproduction. De plus, les systèmes émotionnels et affectifs alternatifs (triolisme, amour à quatre ou grands groupes, amour entre personnes âgées, amour entre enfants, amour entre personnes du même sexe/genre o de clases socio/économiques, races ou cultures différentes) continuent à être considérés comme des déviations de la norme et par conséquent, pénalisés socialement.

L’hétérosexualité et la monogamie, dans ce sens, sont perçues comme des caractéristiques normales, c’est-à-dire naturelles, parce qu’elles suivent les diktats de la nature. La Science s’est chargée de légitimer cette vision, allant jusqu’à conclure que le mythe de la monogamie et de la fidélité sexuelle est une réalité biologique et universelle.

Le système patriarcal a eu besoin de mythifier l’exclusivité sexuelle à travers des récits religieux et profanes, même si la monogamie n’est pas un état naturel et qu’elle est pratiquée par peu d’espèces.  Ce qui est paradoxal dans la réification de la monogamie c’est que l’adultère et la prostitution font partie du système monogamique. Ce sont l’autre côté de la médaille, son contraire et à la fois son complément. La fidélité et l’exclusivité sont des phénomènes, dans ce sens, qui portent atteinte au statu quo et à l’organisation de la société en familles fermées.

L’amour, donc, dans sa dimension politique et économique nous est présenté comme un mécanisme du système fait pour se perpétuer. Pour que tout continue de la même façon, les couples hétérosexuels doivent faire venir au monde de nouveaux consommateurs/travailleurs, qui se marient et qui restent à l’intérieur de ce modèle  de famille considéré comme « normal ». C’est pour cela que nous sommes séduits par l’amour mythifié.

Comment est-il possible d’arriver à nous le faire croire ?

Il ne s’agit pas seulement de sexualité humaine, mais également des émotions qui sont politiques et ont une dimension symbolique. Dit autrement, nos sentiments sont prédéterminés et façonnés par la culture et la société dans laquelle nous vivons. De nombreux auteurs ont mis l’accent sur la dimension littéraire de l’amour comme construction de la réalité, ainsi que comme façonneuse d’émotions et de sentiments.  Martha Nussbaum [7] et Antonio Damasio[8]  défendent l’idée que les sentiments et les croyances, les émotions et la raison sont la même chose. Elles sont localisées dans des parties du cerveau qui travaillent ensemble. C’est de la sorte qu’ils comprennent la théorie scientifique tout comme les récits humains comme ayant un rôle important dans la construction socioculturelle des émotions : « les récits construisent en premier lieu et après invoquent (ou renforcent) l’expérience du ressenti » Nussbaum, Martha [9]

La philosophie étatsunienne affirme que les émotions sont apprises dans la culture, à travers les récits et les mythes. Dans les récits, il y a une structure de sentiment, une structure expressive, et une source ou paradigme d’émotions : « les récits sont la source principale de la vie émotionnelle de n’importe quelle culture[10] ». Ce qui est important dans cette théorie c’est l’idée que si les récits s’apprennent, ils peuvent aussi se désapprendre, si les émotions sont des constructions, elles peuvent aussi être démolies. C’est en cela qu’il est important d’analyser les récits : afin de pouvoir comprendre comment et pourquoi nous aimons. L’idée de Nussbaum au sujet des désirs qu’engendrent les récits, est également intéressante : elle affirme que ce sont des réponses au sens de finitude. La peur, l’espérance, l’espoir sont des émotions liées au sentiment que la vie est hors de contrôle et elles expriment une transcendance, une réflexion profonde sur la mort.

La prolifération des récits amoureux sur tout type de supports (chansons, poèmes, tableaux, sculptures, romans, films, feuillets, feuilletons, etc.) est telle, que souvent cela semble être un sentiment qui appartient à la fiction. C’est-à-dire, que cela semble constituer une autre  réalité différente de la réalité suprême. Cela arrive parce que nous nous éloignons de notre quotidien et nous nous nous sentons transportés dans une autre dimension, de la même manière que lorsque nous construisons une fausse réalité, bien que la ligne entre fiction et réalité soit fragile et souvent inconsistante. Une preuve en est le fait que lorsque nous voyons une tragédie amoureuse au cinéma, par exemple, nous pleurons avec les protagonistes qui doivent se quitter pour toujours, nous nous sentons aussi tristes qu’eux. Les récits, dans ce sens, construisent des émotions afin qu’elles soient ressenties et non pas pour qu’elles soient contemplées.

Ces émotions fabriquées ont une incidence sur notre corps de la même manière que les émotions réelles, c’est-à-dire que nous les ressentons dans l’interaction face à face avec nos pairs. Peut-être que cela varie en intensité, mais sa corrélation physique est évidente : les émotions factices font que le rythme cardiaque s’accélère, elles nous font produire des endorphines et crier de peur ou pleurer d’émotion.  Cela n’est pas seulement dû à la capacité empathique humaine, mais aussi au phénomène de projection et d’identification des audiences avec les produits culturels qu’elles consomment. Ainsi, les émotions sont réellement ressenties dans le corps, et nous provoquent des réactions physiques et organiques de la même manière que si nous étions en train de les vivre nous-mêmes. Ces réactions créent des règles de conduite amoureuse que nous apprenons dans les récits et qu’ensuite nous appliquons à notre réalité.

La mythification de l’amour

La plupart des mythes autour de l’amour romantique ont surgi pendant l’époque médiévale, d’autres ont suivi au fil des siècles, et finalement, ils se sont consolidés au XIXè siècle, avec le Romanticisme. Le mythe principal c’est que l’amour est la phase finale des récits : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». La structure mythique de la narration amoureuse est, presque toujours, la même : deux personnes tombent amoureuses, elles sont séparées par diverses circonstances (dragons, forêts enchantées, des monstres terribles) et barrières (sociales, religieuses, morales, politiques). Après avoir surpassé tous ces obstacles, le couple heureux peut enfin vivre son amour en toute liberté. Evidemment, comme tout bon mythe qui se respecte, cette histoire d’empêchements et de surpassements est traversée d’idéologies patriarcales qui remet la mission entre les mains du héros masculin, pendant que la femme attend dans son château pour être sauvée : lui actif, elle passive (le paradigme de ce modèle est la Belle au Bois Dormant, qui a attendu rien de moins, rien de plus que CENT ans).

Dans d’autres récits, au contraire, c’est la bravoure de la femme qui lutte contre l’ordre patriarcal, contre la loi du père,  qui est mise en avant, en lui octroyant un rôle actif, comme c’est le cas de Juliette, Mélibée, Catherine Earnshaw, Emma Bovary, Anna Karenine ou le mythe espagnol de Carmen, femme indomptable que subjugue les hommes. D’après Denis de Rougemont[11] ce qui caractérise notre société c’est que le mythe du mariage et le mythe de la passion sont unis même s’ils sont contraires. La contradiction réside en le fait que la passion est périssable, indomptable, démesurée, intense, contingente et emplie de la peur de perdre l’être aimé. La passion est exacerbée par inaccessibilité et représente dans notre imaginaire l’emportement du délire, l’extase mystique, l’expérience extraordinaire qui transcende la routine quotidienne.  Le mariage, à l’inverse, offre stabilité, sécurité, une quotidienneté, une certitude que la personne est prête à partager avec nous sa vie et son futur. Les deux institutions sont, de ce fait, incompatibles, même si nous faisons tout pour essayer de les unir sous l’ombrelle du mythe du mariage par amour et pour toujours.

Les récits amoureux sont une constante dans les narrations et les mythologies humaines depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Néanmoins, ver le milieu des années 90, il y a eu un phénomène social connu comme « La Révolution Romantique », concept imaginé par la culture étatsunienne. Les années de transition entre le XXe et le XXIe siècles ont été marquées, entre autres évènements culturels, par une augmentation des produits du sentiment. Le premier signe de cette Révolution Romantique, selon Rosa Pereda[12], a été le tournant d’une appétence généralisée envers le roman sentimental et les films qui racontaient des histoires d’amour.

De manière générale, la mythologie romantique a pris une importance fondamentale pendant le XXie siècle, jusqu’à atteindre le statut d’utopie colectivade de caractère émotionnel. Cette utopie nous présente l’amour comme une source de bonheur absolu et d’émotions partagées qui amenuisent la solitude à laquelle l’être humain est condamné. Dans un monde si compétitif et individualiste comme le nôtre, dans lequel les groupes sont fragmentés dans des unités familiales basiques, les personnes trouvent dans l’amour romantique la forme de s’affronter au monde. L’amour est, dans ce sens, un lien idéalisé d’intimité qui s’établit avec une autre personne et grâce auquel nous pouvons sentir que quelqu’un nous écoute, nous appuie inconditionnellement et lutte avec nous contre les obstacles de la vie.

Souvent, être amoureux.euse, lorsque l’amour est correspondu, nous transporte dans un état de bonheur qui est extraordinaire, parce qu’il est chargé en intensité. Dans notre société, cet état de bonheur permanent est un état idéal dans lequel les personnes voudraient toujours être. C’est pour cela que l’amour a autant d’importance actuellement. C’est une forme d’être et de vivre dans un monde où les coups du sort sont amortis. De plus, il propulse notre soif de rêves et d’utopies, parce que nous nous sentons en capacité de surpasser nos peurs et de laisser derrière nous le passé. Et parce que nous croyons que, sous les effets de l’amour, tout est possible, car c’est une force implacable de transformation qui détruit tous les obstacles (les distances physiques et temporaires, l’opposition des familles et même les préjugés au sujet de l’âge, la race, le statut économique des personnes, etc.)

Au niveau narratif et mythologique, l’amour passionnel a été comparé au poison, aux breuvages magiques, à la maladie du corps et de l’âme, aux envoûtements et aux ensorcellements, comme si c’était quelque chose d’étranger à nous-mêmes, qui provoque de fortes réactions émotionnelles échappant à notre contrôle.  L’amour a également été associé à la folie, à l’extase, à la saoulerie,  à la transe et à des crises mystiques : des états mentaux, émotionnels et sexuels qui nous transportent dans d’autres dimensions de la réalité.

Ce pouvoir magiquement a littéralement donné lieu à des milliers de métaphores et de figures littéraires dans lesquelles l’amour est comparé à des ouragans, des tremblements de terre, des inondations, des incendies, des volcans, des abymes océaniques, des déserts, des tempêtes et des désastres naturels de tout type face auxquels l’être humain ne peut rien faire. L’amour a également été comparé avec la mort, l’infinité, l’éternité et l’immensité du Cosmos, parce que ce sont des aspects de la conscience qui sont supérieurs à notre capacité à les assimiler et les recouvrir à partir de notre petit cerveau. L’amour semble alors quelque chose d’incompréhensible et d’incommensurable, tout comme l’existence ou l’éternité.

Le romanticisme est apparu à un moment où, les artistes, au travers de l’amour, ont pris conscience que la mort et la vie sont des processus inséparables. L’amour produit en nous une sensation d’une puissance qui submerge tout notre être, parce qu’elle nous recentre sur nous-mêmes et, dans ce processus, nous pouvons connaitre la réalité à partir de la propre réalité, comme si c’était celle de l’Humanité toute entière. Dans ce sens, l’amour est une force grandiose qui révèle à l’être humain son insignifiance et son court séjour sur terre. C’est ainsi parce que l’amour est un désir d’éternité qui nous balance en pleine figure la précarité de notre existence, notre vulnérabilité et sa petitesse.

La passion amoureuse finit, elle explose avec violence ou s’éteint lentement, mais elle finit, tout comme la vie. C’est en cela que l’amour nous met en relation avec la vie et la mort, c’est pour cela que nous l’expérimentons d’une manière aussi tragique et passionnelle et c’est pour cela que certains auteurs affirment que l’amour est une religion. L’amour, en plus de sa dimension religieuse, a également une dimension mythique, parce qu’il a été idéalisé à toutes les époques et parce que, parfois, il est présenté comme la manière d’accéder au bonheur,  à la plénitude, au vécu le plus pur et le plus authentique qu’il soit du moment présent.

[1] http://haikita.blogspot.fr/2012/09/mi-tesis-doctoral-la-construccion_5938.html

[2] Editorial Fundamentos, Madrid, 2011.http://haikita.blogspot.fr/2011/02/libro-la-construccion-sociocultural-del.html

[3] Communauté autochtone du sud du Costa Rica NDT

[4] Communauté autochtone de Malaisie. NDT

[5] The Mystery of Love : How the Science of Sexual Attraction Can Work for You, Glenn Wilson and David Nias New York Times, NY, 1976  NTD

[6]  A Cross-Cultural Perspective on Romantic Love. Jankowiak, WR and Fischer, EF,  Ethnology 31: 149-155, 1992 NDT

[7] Martha Nussbaum – Paisajes del pensamiento. La inteligencia de las emociones – Barcelona, Paidós, 2008. NDT

[8] Antonio Damasio – El error de Descartes: la razón de las emociones. Andres Bello, 1994. NDT

[9] Nussbaum, Martha. El cultivo de la humanidad. Una defensa clásica de la reforma en la educación liberal (J. Pailaya, Trad.). Barcelona. 2005. NDT Nota Bene: de nombreux ouvrages de l’auteure sont traduits en français.

[10] Nussbaum, Martha – Ibidem NDT

[11] L’Amour et l’Occident, 10/18 – 2001 NDT

[12] El Amor: Una historia universal, S.L.U. Espasa Libros – 2001 NDT

Le syndrome de la Personne Polyamoureuse Parfaite (PPP). La moscacojonera in Golfxs con principios.

 

polyamory-pedals

A peine sorti du four (publié), à peine traduit!

Cet article viendra certainement « éclairer » mes propos lors du l’Espace de Parole que je vais animer vendredi prochain. C’est pour cela que je l’ai traduit rapidement. Il y a dans le blog de Golfxs une grande quantité d’articles que j’aimerais pouvoir traduire (certains sont traduits en anglais sur le blog lui-même) en français et ainsi les partager avec la communauté francophone. Cela se fera petit à petit …

Bonne lecture et bonne réflexion!

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Le syndrome de la Personne Polyamoureuse Parfaite (PPP)[1]

La Mosca Cojonera in blog de Golfxs con principios.

Original: http://www.golfxsconprincipios.com/en/lamoscacojonera/el-sindrome-de-la-persona-poliamorosa-perfecta-ppp/

Traduction Elisende Coladan[2]

Lorsque nous avons plus de deux relations, un problème fréquent est celui de vouloir être la « Personne Polyamoureuse Parfaite » : prendre soin  le plus possible tout le temps, de toutes les relations, sans que cela ne pose problème. Vouloir absolument que personne ne souffre. Faire en sorte de prendre soin de toutes les relations, répondre à toutes les attentes sociales et personnelles qui demandent de faire attention à tout le monde. Croire que tous les sentiments dépendent de nous-même. Démontrer que c’est une très bonne idée de ne pas avoir choisi la monogamie. Suivre au pied de la lettre tout ce qui renvoie publiquement à la communauté polyamoureuse. C’est-à-dire, comme cela semble logique, ne montrer en public que le bon revers de la médaille, de la même manière qu’il a été difficile de parler de violence dans les couples gays ou lesbiens (on a déjà suffisamment à faire avec la pression à partir de la « normalité » pour laver, en plus, notre linge sale en public).

Voilà pourquoi cette bonne intention de départ : être la « Personne Polyamoureuse Parfaite » a souvent des conséquences négatives.

1 – Oublier ses propres besoins.

C’est habituel d’oublier de prendre soin de son propre espace, de ne plus voir d’autres ami.e.s parce que nous en avons plus le temps. Nous nous occupons déjà des besoins du monde entier mais… quels sont les nôtres ? Nous en souvenons-nous ou sommes-nous centré.es sur nos partenaires parce que nous voulons faire en sorte qu’il.les ne se sentent pas mal ? Prendre du temps pour soi. Revoir ses objectifs dans la vie, sentir si nous nous allons bien, si nous sommes en train de faire ce que nous avons envie de faire. Si nous sentons que l’on court d’une relation à l’autre, en train d’essayer de couvrir tous les besoins qui nous sont étrangers et que nous nous sentons un peu stressé.e … cela n’aidera pas à maintenir nos relations sur le long terme.

  1. Vivre en ayant peur de commettre des erreurs.

Que ce soit pour nous prouver à nous-mêmes que nous savons gérer le polyamour mieux que n’importe qui, que ce soit pour nous sentir et nous montrer comme une personne qui ne connaît pas la jalousie, que ce soit pour présenter notre meilleur profil et que nous sommes toujours de bonne humeur, ou bien pour rendre bien visible le fait que nous avons une source d’amour infini, il se peut que nous vivions dans la crainte de mettre les pieds dans le plat et de faire des erreurs. La mauvaise nouvelle c’est que c’est certainement le cas. Personne ne lit  un « manuel d’instructions » avant d’avoir sa première relation monogame, et il en va de même avec les non-monogames. Il est normal de faire d’abord des erreurs, et ensuite trouver des solutions. La bonne nouvelle c’est que nous ne sommes pas obligé.e de vivre constamment avec ce souci. Celleux qui sont motivé.e.s par le sentiment de culpabilité peuvent courir le danger de croire (ou qu’on leur fasse croire) qu’il.les font volontairement du mal à tout le monde… quand en réalité, c’est le fait d’essayer de contenter tout le monde à la fois (ce qui est impossible, ce dont il.les ne se sont pas encore rendu compte) qui fait que parfois certain.e.s de leurs partenaires peuvent se sentir mal.

  1. Croire qu’il est possible de rendre compatibles des systèmes incompatibles

Parfois nous essayons l’impossible. Et ce n’est pas par égoïsme, mais parce que nous souhaitons  faire plaisir à toutes les personnes que nous aimons, à toutes nos relations et que nous n’avons pas encore découvert que c’est impossible ou très compliqué. En voulant être la Personne Poly Parfaite. Par exemple, si nous pensons à un V, un triangle (une personne X avec deux partenaires A et B), une des tentatives insolubles est de vouloir être à la fois dans un système hiérarchique avec l’une d’elles (A) et dans un non hiérarchique avec l’autre (B). Tôt ou tard, les attentes de A vont entrer en collision avec celles de B, parce que cette personne aura des demandes prévisibles dans ce genre de relation et que celles de B ne seront pas prises en compte.

  1. Ne pas se demander : « Et moi : qu’est-ce que je veux ? »

Au final, la solution consiste – si nous pensons à ce triangle A-X-B –, à ce que X, le sommet de la relation, arrête de se laisser guider uniquement par les demandes qui proviennent de A et B. Il est nécessaire de s’arrêter un moment et de réfléchir : « Et moi, qu’est-ce que je veux ? ». Prendre la responsabilité de nos propres décisions rendra plus facile le fait que les autres relations pourront arriver à des accords avec nous-même, au lieu de se trouver toujours à la merci de facteurs externes qui ne sont pas contrôlables. Quand quelqu’un.e se trouve entre deux demandes incompatibles, il est nécessaire qu’il.le décide ce qu’il.le veut, au lieu de « rejeter la faute » sur son travail, sur son autre partenaire, sur les circonstances qui ne permettent pas de couvrir toutes les demandes qui lui sont faites. C’est simple, mais c’est difficile à admettre : il est impossible de satisfaire tout le monde, tout le temps. Cela pourra arriver de temps en temps. C’est pour cela qu’il est fondamental d’être dans une relation non-monogame parce que cela vient d’une décision qui nous est propre, en sachant ce que cela signifie d’y être et pourquoi nous y sommes.

Parfois, il est nécessaire de décider à qui nous devons refuser quelque chose et d’assumer les conséquences de cette décision. Chose qui n’est pas aisée, surtout lorsque nous avons passé toute notre vie à penser uniquement aux besoins d’autrui, avec toutes les meilleures intentions du monde. Mais avoir de bonnes intentions ne garantit en aucun cas que personne n’aille se sentir mal à l’aise. Quand nous assumons notre propre responsabilité, le résultat est, sur le long terme, contraire à ce qui est attendu : tout le monde saura ce qu’il peut attendre de cette relation, sans dépendre constamment de facteurs qu’il.le ne peut pas contrôler. Et cell.eux qui vivent constamment avec le stress de vouloir donner satisfaction à tout le monde, se sentiront soulagés en étant la personne qui sait ce qu’elle décide, ce qu’elle veut faire et comment elle veut le faire.

Si nous développons une culture dans laquelle chacun.e assume ses responsabilités, peut-être que « les fuites en avant émotionnelles »[3] seront plus difficiles : ce que nous faisons, nous le faisons parce que nous l’avons décidé et cela veut dire que nous assumons les conséquences qui découlent de notre choix. Si nous ne répondons pas, si nous ne pouvons pas aller à un rendez-vous, si nous faisons ce que nous faisons (ou nous ne faisons pas), ce sera parce que nous l’avons décidé ainsi. Quelquefois, nos relations auront la forme qu’elles ont parce que des contretemps inévitables surgiront, d’autres fois il s’agira uniquement d’excuses. À nous de reconnaître notre capacité à évaluer si cette relation est en train de correspondre à nos besoins, savoir les raisons pour lesquelles ce n’est pas le cas et si nous souhaitons la poursuivre …

 

[1] Terme utilisé par Mel Mariposa Cassidy, en 2015, dans un article en anglais sur son blog https://polysingleish.com/2015/02/09/the-perfect-poly-person/. Mais il semblerait que le terme existe depuis plus longtemps. NTD

[2] J’ai utilisé le langage inclusif, ce qui n’est pas le cas du texte original. NTD

[3] Cf. Brgitte Vasallo http://www.pikaramagazine.com/2013/03/romper-la-monogamia-como-apuesta-politica/

 

Ouvrir les amours, fermer les frontières. Brigitte Vasallo

vasalloCollage de Señora Milton

 

Présenter Brigitte n’est pas simple, tellement elle peut être polyfacétique. J’aime son franc parlé, j’aime qu’elle ose dire et ose « se dire ». Parfois jugée excessive, elle dérange, c’est certain.

Je la connais à travers ses écrits, ses apparitions (assez rares en ce moment) sur les réseaux sociaux. J’ai acheté son livre « Porno burka » quand il est sorti (en 2013, déjà!) et (oh la vilaine), je ne l’ai pas encore lu … Il est dans ma « to do list » de livres à lire, qui ne diminue pas, car je n’arrête pas d’en acheter. Nous avons eu de riches échanges via les réseaux sociaux et je pense que nous nous apprécions mutuellement. En tout cas, je l’apprécie beaucoup! La lire me fait un bien fou, avec Coral Herrera Gomez  et Roma, ce sont des femmes dont les écrits m’aident à mieux comprendre qu’est-ce qui se joue actuellement dans la non-monogamie et par là-même, à mieux me comprendre et également comprendre les personnes que j’accompagne en thérapie ou lors de mes espaces de parole. 

(Je traduirai et publierai bientôt ce qu’écrit Miguel Vagamule (thérapeute sexuel et des relations non conventionnelles) du blog Golfxs con principios.)

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Ce texte a été écrit à l’occasion du 14 février dernier (2016), dans la revue Pikara: http://www.pikaramagazine.com/2016/02/abrir-amores-cerrar-fronteras/

Traduction : Elisende Coladan

Nous vivons dans un système qui nous dit que lorsque “l’autre” arrive, ce n’est jamais une bonne nouvelle, que “l’autre” n’a pas sa place dans notre vie. La pensée monogame et la xénophobie partagent la peur panique devant l’altérité.

Aujourd’hui c’est le 14 février, la Saint Valentin et en cette date nous devons parler d’amours. Dans mon cas, de monogamie et de comment nous repensons un système amoureux qui nous remplit de joie au même temps qu’il nous enfonce dans la violence, les trahisons et les exclusions. Aujourd’hui nous avons à parler de polyamour, d’anarchie relationnelle, de comment ouvrir les amours et le faire bien.

Aux frontières de l’Union Européenne, en Slovénie, à Ceuta ou sur l’île de Lesbos, aujourd’hui 14 février, arriveront aussi des milliers de personnes réfugiées et migrantes qui fuient des désastres infinis, des guerres avec des bombardement et des guerres avec  des spoliations économiques, des guerres coloniales, encore, orchestrées par une communauté internationale qui s’occupe uniquement d’intérêts stratégiques, économiques et militaires.

Mais aujourd’hui, il n’est pas de bon ton de parler de cela, ne parlons pas de frontières mais plutôt d’amour. Et, pourtant, peut-être bien qu’il s’agit d’un bon jour pour nous souvenir des implications profondes de l’affirmation  « ce qui est personnel est politique » et nous demander jusqu’où va notre pensée amoureuse critique. Jusqu’où nous osons porter notre forte affirmation de la déconstruction monogame et de l’amour romantique. Quel sens y-a-t-il au-delà de nos vies privées, pour que nous soyons en train de mettre en jeu le cœur et les sentiments afin de construire de nouvelles manières de vivre nos relations.

La pensée monogame

La monogamie, ce n’est pas que des chiffres, ce n’est pas qu’une quantité. Si nous le croyons c’est à cause d’une erreur anthropologique (eurocentrée et androcentrée) qui la définie par opposition à d’autres formes de relations, sans mettre en lumière les dynamiques, mais plutôt la quantité de personnes en cause. A partir de là, nous affirmons que la monogamie c’est deux personnes et la non-monogamie c’est plus de deux (à moins qu’il s’agisse de musulmans et là, nous l’appelons autrement, ce que je trouve moche).

Dans cette obstination sur le nombre, nous perdons de vue que la monogamie ce n’est pas une pratique, mais un cadre de référence, un cadre monogame, ainsi qu’une forme de pensée: la pensée monogame  qui opère, en plus, dans la sphère privée et dans la construction groupale. Une pensée monogame qui gère les amours et qui gère les frontières.

De toute la constellation d’idées qui font partie de la pensée monogame, il y en a deux qui se réfèrent aussi bien à l’immense difficulté d’avoir des relations sexo-affectives multiples, comme à la maltraitance que nous sommes en train de faire subir, en tant que société, à ce que nous définissons l’altérité entre autres, aux personnes réfugiées et migrantes: la peur (la terreur) de perdre et le réflexe défensif de l’exclusion.

Nous construisons des couples de manière identitaire, avec des frontières fermées et hermétiques. Nous sommes un couple, nous ne sommes pas en. Cette forme de construction, nous le savons, répond à un besoin de refuge face à un monde sans miséricorde, depuis un refuge économique face au capitalisme sauvage, jusqu’au refuge émotionnel face à l’immense supermarché des sentiments dans lequel nous vivons, en passant, entre autre, par le refuge sexuel face à l’hyper-sexualisation instrumentalisée des corps à usage unique (prendre et laisser),  parallèlement et paradoxalement, face à la pénalisation de la sexualité (le mono-sexisme, la castration des désirs non-normatifs, la punition de l’expérimentation, la « salopephobie » …).

Et, pourtant, à force de vivre en cherchant à se mettre à l’abri, nous avons perdu de vue quel était le danger que nous étions en train de fuir. Si c’était  la solitude, les relations exclusives ne nous en protègent pas, puisque cette même exclusivité nous impose un régime hiérarchique au-dessus de toutes les autres formes de relations qui deviennent par la même moins importantes et, dans le meilleur des cas, restent dans un second plan . Si c’est le manque de lien, ce n’est pas l’exclusivité qui va garantir la permanence d’un lien, mais bien l’engagement lui-même, qui peut être aussi inclusif d’autres sentiments comme le sont l’amitié ou s’occuper des enfants. La peur de perdre ne se résout par en fermant des frontières pour éviter l’arrivée d’une altérité menaçante, parce que les frontières sont tout juste des coupe-feux qui ne résistent pas longtemps. La peur de perdre se résout en éteignant le feu. En désactivant la menace. En désactivant l’idée d’altérité comme menace.

Sommes-nous en train de parler d’amours ou sommes-nous en train de parler d’états ?

Nous sommes en train de parler de la vie, de la manière comment nous nous positionnons dans la vie, de la manière comment la pensée  monogame, basée sur l’exclusivité et l’exclusion, nous traverse complètement, depuis la sphère privée jusqu’au groupe, dans ce que nous avons en commun.

La possibilité d’avoir des relations dans une dynamique no-monogame déchaîne des attaques de panique à l’altérité. Cette « autre » qui vient nous voler notre tranquillité, notre bien-être, notre quotidien, notre commodité, notre sécurité. Qui vient se mettre en compétition avec nous et nous enlever notre place centrale, avec le privilège et le pouvoir que cette place nous procure. Qui vient nous mettre en danger. Comme l’affirme la culture populaire, en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis. Et tout y est bon: le combat, l’attaque, la violence et l’auto-violence. Comme cela s’appelle assassiner ta partenaire ou ton ex, sous couvert de jalousie? Comment peut-on en arriver à tuer “l’autre”? Comment nous nous blessons par amour et désamour? Comment nous nous infligeons autant de violence ou nous acceptons autant de maltraitance sous le prétexte de l’amour?

Cette “autre”, qui vient détruire notre vie, ce sont aussi les réfugiées et les migrantes. Qui viennent bouleverser notre tranquillité, mettre en péril notre paix, nos bonnes coutumes, notre richesse, notre culture, notre identité, notre état de bienêtre … Et dans cette guerre, comme dans l’amour, tous les coups sont permis. L’infamie de leur confisquer leurs objets de valeur (?) comme cela se fait au Danemark (mesure à laquelle nous devrions répondre immédiatement en boycottant les produits danois), la brutalité de leur tirer dessus pendant qu’ils se noient comme le fait l’Etat espagnol à sa frontière sud, ou de se moquer de leurs morts, y compris celle de leurs enfants morts, au nom d’une liberté d’expression qui n’est autre que la même violence brutale exercée à travers les moyens de communication, pour ne citer que quelques exemples macabres.

C’est évident que nous ne tuons pas toutes nos amantes et nous ne tirons pas sur les autres aux frontières. Mais le système est là et nous le portons incrusté dans la moindre parcelle de nos vies. Et c’est ce système qui nous dit que l’arrivée de “l’autre” n’est jamais une bonne nouvelle, jamais cela nous apportera de nouvelles énergies, de  nouvelles connaissances, de nouveaux points de vue, des nouveaux liens, jamais cela nous rendra meilleures, ni plus heureuses, ni plus réelles, ni plus lumineuses, ni plus joyeuses. Le système nous dit que l’autre n’a pas le droit d’être.

Dans l’Europe de la décadence, du capitalisme sauvage, des marchés qui sont maitres et seigneurs, de la troïka, de la paupérisation, des expulsions, de la violence à tous les niveaux contre une population chaque fois plus acculée, de la culture hipster du réchauffé et du vintage : nous sommes-nous arrêtées pour penser combien de possibilités de résistance contre la brutalité du monde apportent avec eux les réfugiées? Combien d’alliance se perdent? Combien de possibilités de liens nous sommes en train de dynamiter, aujourd’hui et pour les siècles à venir? Quand nous apercevons, horrifiées, également, épistémicide qui a eu lieu dans ce que nous appelons l’Amérique, toutes les formes de connaissance qui se sont perdues, que nous avons exterminées en même temps que les vies et les mémoires de ces vies. Avons-nous conscience de ce que nous sommes en train de dire au niveau de la pensée, de la connaissance, de la culture sur la Syrie? Même si nous ne faisons que dire Syrie, nous comprenons la dimension de ce que nous disons ?

Rompre la monogamie des frontières

Rompre avec la monogamie c’est dynamiter les frontières, parce qu’elles sont un outil de répression et de haine. Les frontières ne nous protègent pas: elles créent le danger.  Le fantasme même de danger. Rompre avec la monogamie c’est générer de nouvelles formes de relation: ne pas multiplier les mêmes formes, mais les dynamiter pour en créer de nouvelles formes de liens basées sur l’inclusion, sur le droit et le besoin d’être, de vivre, d’appartenir, de construire, de les cultiver ensemble.

Le défi, pour nous qui nous disons polyamoureuses, qui nous disons non-monogames, est de donner un nouveau sens au lien et un nouveau sens de liberté qui échappe aux serres du néolibéralisme, qui reprenne la conscience de l’être-au-monde, du mélange, du métissage, de la contamination croisée comme puissance de vie. Un sens du lien qui nous sache affaiblies sans la présence de cette “autre” que nous refusons de penser comme menace et que nous voulons comme compagne de qui apprendre, en l’incluant dans notre vie, dans notre monde. Cette « autre » qui concrètement se matérialise dans les corps et les vies des amantes, des réfugiées, des migrantes.

Ce n’est pas toi, c’est la structure: déconstruction de la polyamorie féministe. Coral Herrera Gómez

poliamor-coral-herreraIllustration de la Señora Milton

Coral Herrera Gomez est Docteure en Humanités et Communication Audiovisuelle, avec emphase en Etudes de Genre. Madrilène, elle réside au Costa Rica, pays cher à mon cœur.

Coral et moi, nous nous connaissons depuis déjà quelques années, grâce aux réseaux sociaux. C’est elle qui, la première, m’a dit que ma manière de vivre les relations était « queer ». Grâce à elle, j’ai beaucoup appris sur la construction des mythes de l’amour romantique dans notre société occidentale et combien, tout en en étant imprégnée (comme chacun.e d’entre nous), je m’en éloignais par bien des aspects. 

J’ai suivi son cours en ligne « Señoras que… dejan de sufrir por amor. Porque otras formas de quererse son posibles » (Mesdames qui … arrêtent de souffrir par amour. Parce que d’autres formes d’aimer sont possibles), avec un groupe de femmes, il y a 3 ans. Ce furent 8 semaines d’analyse et de réflexion intense sur nos mécanismes, nos modèles et nos croyances amoureuses, qui m’a beaucoup apporté et dans lequel je pense également avoir apporté, notamment au niveau de la sexualité féminine. 

Dans cet article, Coral réfléchit et analyse ce qui se passe dans la polyamorie féministe qui construit de nouveaux mythes et une nouvelle utopie.

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Article original paru dans Pikara Magazine

http://www.pikaramagazine.com/author/coral-herrera/

Traduction : Elisende Coladan

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de réaliser d’importantes fractures en ce qui concerne le modèle de l’amour romantique avec, clairement, sur le plan émotionnel, des siècles de patriarcat sur le dos.  Le polyamour génère, lui aussi, des mythes, des « happy ends », des processus enrichissants, des expériences fascinantes, des déceptions et des frustrations diverses et variées.

La polyamorie féministe est une nouvelle utopie collective pour celles qui rêvent d’un monde égalitaire, féministe et multiple. Dans ce monde idéal, nous, les femmes, nous ne serions pas divisées en deux groupes : les gentilles (fidèles, soumises sans désir sexuel) et les méchantes (nymphomanes, salopes et libres). Nous aurions toutes le droit d’avoir les relations que nous voudrions vivre sans nous sentir coupables, sans avoir à rendre de comptes à quiconque, sans déclencher un scandale social, sans que l’on nous insulte, nous discrimine ou on nous tue pour cela.

En outre, nous aurions bien plus de temps pour aimer, pour profiter de la vie et de l’affection reçue, pour rechercher et construire des relations diverses, avec ou sans sexe, avec ou sans romantisme. Dans un monde polyamoureux féministe idéal, nous n’aurions pas honte de nos corps : le péché et la culpabilité n’existeraient pas. Nous pourrions vivre notre sexualité et nos orgasmes multiples, sans traumatismes ni complexes.

Nous construirions une espèce d’éthique amoureuse pour éviter les conflits romantiques et les luttes de pouvoir, et nous apprendrions à nous unir et à nous séparer avec tendresse. Avec ce code, l’objectif général serait de prendre soin des autres et de nous-mêmes, d’apprendre à résoudre les conflits sans violence, d’éviter la souffrance inutile et d’apprendre à savourer l’amour et la vie.

Dans le monde de la polyamorie féministe et queer, nous ne serions ni égoïstes, ni jalouses, ni possessives et nous ne souffririons pas si notre partenaire tombait follement amoureux.se d’une autre personne et avait besoin d’espace pour vivre ce bouleversement amoureux. Nous pourrions arriver à être, alors, des personnes humbles et généreuses qui aiment leur liberté et celle des autres. Nous serions moins égocentriques, car nous n’éprouverions pas le besoin de nous sentir uniques ni spéciales pour quelqu’un 24h/24. Nous n’aspirerions pas, comme actuellement, à être le centre de l’Univers de la personne aimée, car dans le monde polyamoureux, il n’y a pas de centres, il ne s’agit que de réseaux interconnectés. Tous les sentiments se trouveraient au même niveau, sans hiérarchies : chaque couple se construirait à partir de l’interaction et du présent, il n’y aurait pas d’amours clandestines et l’amour ne se refermerait pas sur lui-même, mais flotterait librement, se multipliant et se diffusant.

Dans la polyamorie féministe, il n’y aurait pas d’étiquettes qui nous distinguent et nous classent comme hétérosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles, car ce ne seraient pas des identités,, mais des états temporaires, des transitions de l’être dans l’espace et le temps dans lesquelles nous circulerions sans grands problèmes. Le masculin et le féminin arrêteraient d’être des états purs: nous n’aurions à donner d’explications à qui que ce soit sur notre genre, nos orientations (sexuelles), nos goûts et appétences, parce que ce serait sans importance.

La polyamorie féministe serait queer, inclusive et diverse, avec des pratiques et des façons multiples de la vivre. La monogamie ne serait ni mal vue, ni associée au patriarcat. Tout le monde pourrait être monogame dans un système polyamoureux féministe, sans que cela suppose un quelconque problème, parce que la polyamorie féministe n’a pas de règles écrites, ni de normes à suivre fidèlement : chacun.e dessine le tissu sexuel, affectif, érotique et romantique qui lui convient, sans avoir à suivre de patrons préétablis, sans se mettre des étiquettes, ni se sentir cloisonné.e par des structures externes.

Pari ailleurs, dans ce monde idéal, nous serions tou.te.s des personnes géniales, parce que nous n’aurions ni à mentir, ni à tromper, ni à trahir qui que ce soit. Nous ne nous sentirions pas non plus coupables de ce que nous faisons ou ressentons. Il n’y aurait pas de regrets, ni de scènes dramatiques, nous n’aurions pas à avoir honte de nos sentiments ni n’aurions à demander pardon pour cela. Nous serions libres d’aimer beaucoup de monde, de différentes façons. Nous serions libres de construire nos relations à  notre gré, sans adopter aucune structure qui ne soit pas la nôtre, mais plutôt en en créant une à travers l’interaction avec les autres.

Le réveil sonne et je me réveille en plein XXIe siècle, le patriarcat est encore en bonne santé, nous l’avons bien ancré dans notre ADN et ce monde polyamoureux féministe n’existe pas (encore) en tant que tel. Le patriarcat est l’enveloppe dans laquelle se manifeste notre réalité et il est à l’intérieur de chacun.e d’entre nous, que l’on soit hétéro, lesbienne ou bi, que nous pratiquions la monogamie ou l’amour libre.

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de faire de grandes ruptures et nous le voyons clairement, sur le plan émotionnel, par contre, nous avons un long chemin à parcourir. Je ne suis pas certaine que le changement émotionnel soit quelque chose qui puisse se faire uniquement en le souhaitant et en travaillant dur, car nous avons beaucoup de siècles de patriarcat derrière nous. J’incite toujours à passer de la théorie à la pratique, mais j’admets que c’est bien compliqué : moi-même, j’ai du mal à être totalement cohérente et je ne peux pas arrêter de sentir ce que je ressens, tout autant que je puisse me le proposes.

Notre culture entière est basée sur le mythe du « quand on veut, on peut » ou, ce qui revient au même, sur cette absurde idée que vend le mythe du rêve américain (n’importe qui peut arriver à être président des États- Unis, il suffit d’y travailler dur). Nous avons cru qu’avec beaucoup de bonne volonté, de joie, d’effort, de discipline et un peu de chance nous pourrions parvenir à réaliser ce qu’on voulait.

Tant et si bien que les gourous nous assurent qu’il est plus facile de gagner au loto si on le souhaite intensément et qu’on place toute notre énergie dans cet espoir. Le secret de la postmodernité c’est « yes, you can » : oui, tu le peux. En suivant cette logique, on peut cautionner l’idée que le marché du travail soit terrible et que le nombre de chômeurs soit indécent et que par ailleurs il soit possible d’obtenir ce que les autres ne peuvent pas atteindre. Parce qu’on est spécial, parce qu’on le vaut bien, parce que nous pouvons faire de nos rêves une réalité (… et les autres : qu’ils se débrouillent).

C’est donc avec cette même logique – celle qui nous fait maigrir, si nous le voulons-  que nous pouvons nous dépatriacaliser et éviter la monogamie, si nous le voulons. C’est bien selon cette logique qu’il y a autant de personnes en train de suivre des régimes amaigrissants ou de se faire faire des liposuccions; c’est toujours selon cette logique qu’il y a tant de personnes à l’œuvre, cherchant à se débarrasser de concepts comme ceux de la propriété privée, de l’exclusivité, de la possessivité et tout ce qui restreint notre désir ainsi que notre liberté d’aimer.

Mais de là où nous en sommes (dans le patriarcat capitaliste postmoderne), nous voulons tester, nous aventurer et essayer. Nous voulons faire de nos rêves une réalité et nous transformer en personnes ouvertes et généreuses qui ne ressentent jamais la jalousie ni ne limitent la liberté, de leurs compagnes ou compagnons, d’avoir d’autres partenaires. Tout comme nous sommes en train de déconstruire la maternité patriarcale et d’autres structures, comme l’amour romantique ou la démocratie patriarcale, nous voulons également déconstruire la monogamie en construisant une utopie polyamoureuse dans laquelle nous allons toutes être plus mûres, cohérentes et heureuses.

Nous recevons une claque, lorsque nous réalisons que nous n’avons pas les outils pour y parvenir. Nous avons la théorie, mais il nous manque les outils pour mener à bien une telle transformation. Nos connaissances concernant la gestion des émotions sont encore limitées et nous ne sommes pas encore suffisamment entrainé.e.s, pour pouvoir les assumer et bien les vivre. Nous savons que le changement doit être à la fois individuel et collectif, mais nous sommes en train d’essayer de transformer un discours en action, à l’aveuglette. Et ce, parce que nous n’avons pas de modèles à suivre, personne n’a la formule magique. Et les références dont nous disposons, dans notre culture, sont si anciennes qu’elles n’ont plus guère de valeur à nos yeux.

Nos sentiments n’évoluent pas aussi rapidement que nos théories et la société n’évolue pas, non plus, au même rythme que nos rêves érotiques et utopiques. Les compagnes hétéros, nous éprouvons  chaque jour le fait que nos compagnons ne réfléchissent pas au même rythme que nous. Certes, il y a des hommes égalitaires et féministes qui y travaillent, mais ils sont encore trop peu nombreux.

Ce sont de trop nombreux siècles d’oppression patriarcale, beaucoup trop. Parfois (généralement quand je regarde la télévision câblée dans un bar), je perds ma foi en l’Humanité et je deviens pessimiste, en me demandant combien de siècles il nous faudra pour arriver à intérioriser tous les changements que nous voulons faire. Même si  un miracle arrivait juste maintenant et que toute l’industrie culturelle commençait à lancer des messages d’un autre genre, nous racontant des histoires avec d’autres trames, d’autres personnages et d’autres « happy ends », nos structures émotionnelles ne changeraient pas immédiatement. Parce qu’elles sont vraiment enracinées en nous : nous en héritons à travers la famille, l’école, les films et les chansons. Il n’est donc pas si facile que ça de se vider de toute cette charge culturelle. En plus, nous croyons avec dévotion en la magie de la transformation instantanée, c’est pour cela que nous utilisons des amulettes, des totems, des talismans, des figurines et des pierres sacrées, de la même manière que les héros de nos contes parviennent à faire ce qu’ils veulent en frottant une lampe d’Aladin, en embrassant un crapaud, en tuant un dragon, en portant une bague …

Eh bien non, nous n’allons pas nous lever un bon matin en découvrant que nous ne sommes plus jalouses. Peut-être en cours de route découvrirons-nous des outils pour apprendre à la gérer et pour éviter que cela n’affecte nos êtres chers. Mais les émotions ne disparaissent pas de nos corps par magie, car elles se sont construites à grand renfort de mythes.

Chacun.e d’entre nous a intériorisé ces mythes à travers nos contes, c’est pour cette raison que déconstruire le romantisme patriarcal et nous déconstruire nous-mêmes n’est pas facile du tout. Cela peut être même extrêmement douloureux. Je crois que cela explique pourquoi il y a tellement de personnes tourmentées par les peurs et les profondes contradictions postmodernes : ce que j’aimerais qu’il y ait et ce qu’il y a, ce que je pense et ce que je ressens, ce que je dis et ce que je fais, ce que je suis et ce que j’aimerais être.

Beaucoup d’entre nous veulent passer de la théorie à la pratique en parvenant à une totale cohérence entre nos discours, nos actions et nos sentiments. Mais personnes n’est complètement cohérent dans ses idées. Et après avoir reçu par intraveineuse autant de théorie patriarcale depuis notre plus tendre enfance et notre adolescence (nous avons appris à aimer de manière monogame et patriarcale), désapprendre tout cela est extrêmement complexe.

En ce qui me concerne, je me complique de moins en moins l’existence et je m’adapte à tout ce qui m’arrive. Selon mes envies et selon l’interaction que j’ai avec l’autre personne, je suis parfois hétéro, parfois lesbienne, parfois je suis monogame, parfois pas. En ce moment, par exemple, je suis hétéro et monogame, et dans d’autres phases de ma vie, j’aborde la relation d’une autre façon. Dans ma pratique amoureuse, je construis les relations au gré de ce qui  vient : avec chaque personne, j’établis des pactes qui peuvent être révisés ou se transformer à tout moment. Cela dépend de mon ressenti, de mes besoins et appétences, des siennes, de ce que chacun.e d’entre nous souhaite … Chacun.e différent.e des autres. Et moi-même, je change avec les années, si bien qu’à chaque fois l’expérience amoureuse a été différente. En ne me mettant pas dans un carcan qui ne correspond à aucun style amoureux, je me suis sentie plus libre d’explorer et d’essayer de nouvelles choses … J’ai de grands succès sur mon chemin (par exemple, aujourd’hui, je suis bien moins jalouse que pendant mon adolescence) et j’ai encore bien des aspects à travailler. Ce que j’évite vraiment c’est de suivre des modes, des standards, des solutions totalisantes ou des vérités absolues.

J’adore qu’il existe une grande diversité de formes d’aimer. Mais je fuis les religions de l’amour qui vous assurent avoir trouvé la formule magique pour être heureux. Le polyamour, par exemple, est à la mode, mais c’est aussi une structure qui nous vient du dehors, c’est-à-dire que nous ne l’avons pas créée nous-mêmes. Même si cela répond à un certain nombre de problèmes, cela nous en apporte d’autres : ce n’est pas une panacée, ni une salvation. Pour certaines personnes, ça fonctionne très bien, alors que d’autres souffrent horriblement en essayant de s’adapter à cette nouvelle structure. Parce que chaque structure a ses propres problèmes.

L’utopie polyamoureuse est tout aussi romantique que l’utopie monogame : le polyamour génère également des mythes, des « happy ends », des processus enrichissants, des expériences fascinantes et des paradis sur mesure. Et c’est pour cela, qu’il génère aussi des déceptions et des frustrations diverses et variées, comme lorsque malgré nos efforts et notre bonne volonté nous réalisons que nous n’y parvenons pas. Nous y mettons tout l’amour du monde, mais cela nous fait mal … Alors, que faire ? Et nous voici de retour vers la dichotomie patriarcale : soit nous retournons à la monogamie,  soit nous travaillons contre la monogamie. Retourner à la monogamie suppose de trahir son groupe et de se trahir soi-même, c’est retrouver un certain confort en connaissance de cause, c’est revenir au double régime de la morale, à l’hypocrisie, au désir d’exclusivité. Et  on se sent patriarcale alors que la dynamique générale est d’aller vers l’ouverture totale.

Rompre avec la monogamie implique non seulement de nager à contre-courant au niveau politique et social, mais aussi d’aller à contre-courant de toutes les émotions et les sentiments dont nous avons hérités et qui sont en nous, qui vivent en nous, nous influencent, nous limitent, nous conditionnent. Il s’agit alors d’une double bataille : on lutte contre la monogamie capitaliste hétéro-patriarcale et en même temps, on lutte contre ses propres sentiments monogames, capitalistes et patriarcaux. C’est-à-dire, contre soi-même.

Et, parfois, on se demande: « est-ce que cela vaut vraiment la peine de lutter autant? » ou encore « mais pourquoi donc ne suis-je pas en train de m’amuser, ne serait-ce pas parce que le rythme que je m’impose est trop fort et que j’ai besoin de plus de temps pour mon propre processus, ne serait-ce pas parce que ce n’est pas une bataille personnelle,, mais bien collective et que je ne peux pas affronter un changement aussi démesuré, toute seule ? » …

On finit par souffrir tout autant de la monogamie que du polyamour, et ce, parce que la structure amoureuse ne cesse d’être patriarcale. Aimer librement serait bien plus facile si la culture dans laquelle nous vivions n’était pas basée sur l’individualisme, la propriété privée, les hiérarchies, les luttes de pouvoir, les interdits et les tabous. Aimer librement serait possible dans un monde sans machisme, sans une morale à double régime, sans exploitation économique de la grande majorité par quelques-uns. Aimer en liberté serait plus facile, si nous les femmes pouvions avoir une plus grande autonomie financière, si nous ne dépendions pas économiquement des hommes, si nous ne souffrions pas de discrimination et de violence.

Nous pourrions aimer librement si nous nous organisions d’une autre manière, si le couple monogame hétérosexuel cessait d’être le pilier de notre système, si on arrêtait de nous bombarder avec cette idée de « normalité », si nous vivions dans un monde diversifié et égalitaire, si nous avions les moyens nécessaires pour jouir de tout cela. Mais nous ne les avons pas, c’est pour cela que nous nous libérerons de certaines oppressions et nous nous en imposons d’autres; nous cassons des mythes et nous en construisons d’autres, nous substituons nos croyances et nos tabous par d’autres et nous terminons par nous sentir emprisonnées comme dans n’importe quelle autre structure.

Pour nous libérer, il faut en finir avec ces structures qui nous viennent du dehors et construire les nôtres. Entre la monogamie absolue-mensongère et le polyamour bon enfant et bienheureux, il y a bien d’autres alternatives. Nous n’avons pas à nous diviser en deux groupes, nous n’avons pas à choisir l’un ou l’autre modèle. Entre le blanc et le noir, il existe toute une gamme de couleurs et de nuances aussi variées qu’il y a de personnes et aussi diverses que les relations que nous construisons entre nous.

Je crois qu’on en profite mieux sans être esclave des modes, allant de par le monde selon les appétences du moment, sans se mettre aucune étiquette qui nous limite et nous conditionne. Je crois qu’il n’y a pas de formule magique permettant de moins souffrir et de profiter plus : nous vivons dans l’ère de la customisation et il revient à chacun.e   de se confectionner sa propre utopie, sa propre Réalité et ses structures. Ce qui sert à un.e, ne sert pas à tous. Et ce qui a été utile à une étape de notre vie, ne l’est plus à une autre, car on change avec les années, on s’améliore et on grandit en tant que personne, on accumule des expériences qui nous amènent à dessiner un autre type de stratégies, et à avoir d’autres types de problèmes.

Le processus de changement doit être individuel, mais également collectif : cela est plus simple lorsqu’on peut échanger avec d’autres personnes tout au long du processus: échanger des outils, des doutes, des problèmes, des théories et des pratiques. Et ce, afin de remettre en question des mythes (monogames ou polyamoureux), les normes, les modes, les interdits et les oppressions qui pèsent sur notre culture amoureuse. Nous sommes de plus en plus nombreux.ses à avoir envie d‘investiguer et de déconstruire le patriarcat, à revendiquer la diversité sexuelle et amoureuse, à travailler personnellement et collectivement dans le but d’arriver à une transformation totale (sexuelle, économique, politique, sociale, affective et culturelle). Néanmoins, ce travail de déconstruction des structures ne doit pas revenir à devoir supporter de nouvelles structures tout aussi tyranniques et douloureuses. Que chacun.e se construise la sienne en accord avec ses goûts, ses besoins et ses appétences. Dans ces ruptures et changements, il est fondamental de pouvoir élire librement les manières de nous chérir et de nous aimer.

Le romantique est politique: le processus de transformation est individuel et collectif, mais il doit être amusant.